La beauté sauvera le monde

Michel Marc Bouchard est de retour à l’Opéra de Montréal avec «La beauté du monde».
Photo: Adil Boukind Archives Le Devoir Michel Marc Bouchard est de retour à l’Opéra de Montréal avec «La beauté du monde».

Six ans après avoir savamment adapté Les feluettes, Michel Marc Bouchard est de retour à l’Opéra de Montréal avec La beauté du monde. Pour Julien Bilodeau, à qui l’on doit notamment la musique d’Another Brick in the Wall, l’auteur signe un premier livret original, un drame en trois actes inspiré par le sauvetage des oeuvres du Louvre pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le premier acte se déroule au Louvre en 1940. Jacques Jaujard, directeur du musée, et Esther, conservatrice d’origine juive, font tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger les oeuvres. Alors que les nazis menacent de détruire les tableaux jugés dégénérés et d’expédier en Allemagne ceux qui ont de la valeur à leurs yeux, le comte Franz von Wolff-Metternich déclare contre toute attente : « Je ne laisserai pas ce despote décider du sens de l’humanité. Je comprends ce que vous faites. Et je vais vous aider. Vous avez bien fait, Jaujard. Bien fait d’avoir mis à l’abri votre musée. »

Le deuxième acte a lieu au Jeu de Paume en 1943. Rose Valland, surintendante du musée où les oeuvres volées aux Juifs sont cataloguées, photographiées et évaluées, tente de mémoriser tout ce qu’elle voit, un travail de consignation qui s’avérera crucial. Au troisième et dernier acte, qui se déroule quelques jours plus tard dans un cabaret parisien, la résistance s’organise en vue d’empêcher le départ vers l’Allemagne d’un train rempli d’oeuvres d’art : « Le train captif chargé de trésors. Ne sifflera pas son départ. »

Patrimoine mondial

 

À quoi bon vivre si l’art disparaît ? Voilà la question placée en filigrane de tout l’opéra de Bouchard, pour ne pas dire de toute son oeuvre, vibrante célébration des vertus réparatrices de la poésie, de la mode, de la peinture ou du théâtre. Comme fil conducteur, le librettiste a choisi la Femme assise de Matisse, un tableau exécuté en 1924 dont la famille Rosenberg a été dépossédée en 1940 et qui lui a été rendu en 2013 seulement.

Dans cette trame, tout comme dans celle qui concerne Jacob, ce garçon atteint de paralysie cérébrale que le bras droit de Hitler va humilier avant de le faire assassiner, on reconnaît le talent du dramaturge lorsqu’il s’agit d’apporter une dimension individuelle à une histoire collective. Dans ses allusions au patrimoine mondial saccagé, de l’Enclos du Soleil de Hatra à la ville de Marioupol en passant par la Grande Mosquée d’Alep, on décèle son souci de donner une portée intemporelle à un événement ponctuel.

Il faut cependant admettre que certaines formules sont maladroites — « Fureur contre Führer ! » ou encore « Les tableaux ne crient pas lorsqu’on les lacère » — et que des répétitions lassent, notamment lorsqu’on énumère ad nauseam les noms des peintres dont les oeuvres sont menacées de destruction. Le récit présente aussi quelques problèmes de rythme, surtout dans le deuxième acte, où certains tableaux s’étirent. La mise en scène de Florent Siaud est généralement efficace, ayant recours de manière sobre aux projections vidéo et aux changements de décor, mais la circulation des nombreux membres du choeur pourrait gagner en souplesse, et quelques scènes, comme celle de la « libération » des chefs-d’oeuvre, auraient mérité plus d’inventivité.

Quant à la musique de Julien Bilodeau, dans laquelle on sent l’influence des compositeurs français des années 1940, comme le grand Poulenc, elle tient du ravissement. Avant même que le rideau se lève, la splendeur des choeurs nous saisit. Dans le rôle de Jaujard, le baryton-basse Damien Pass s’en tire fort bien, mais les voix qui procurent les plus vives émotions sont celles de la mezzo-soprano Allyson McHardy, qui incarne Rose Valland, et de la soprano France Bellemare, qui campe Esther.

La beauté du monde

Composition : Julien Bilodeau. Livret : Michel Marc Bouchard. Direction de l’Orchestre Métropolitain : Jean-Marie Zeitouni. Mise en scène : Florent Siaud. Une production de l’Opéra de Montréal. À la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts les 22 et 24 novembre à 19 h 30, et le 27 novembre à 14 h. En français et en allemand, avec surtitres français et anglais. Durée : 2 h 47 (y compris deux entractes).

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