Périls et occasions de la musique classique

L’enseignement de la musique n’étant plus obligatoire dans les écoles publiques depuis 1981, M. Trudel juge que « l’initiation à la musique n’a rien à voir avec une éducation musicale susceptible de développer les publics de demain ».
Photo: G Lesieur L’enseignement de la musique n’étant plus obligatoire dans les écoles publiques depuis 1981, M. Trudel juge que « l’initiation à la musique n’a rien à voir avec une éducation musicale susceptible de développer les publics de demain ».

Il y a quelques jours, dans le cadre de la Biennale Cinars à Montréal, une rencontre ayant pour objet de soutenir l’exportation des arts de la scène québécois et canadiens, se tenait une table ronde avec pour titre La musique classique, un fleuron qui se fane ?. Les échanges ont permis de faire émerger plusieurs thèmes comme autant de pistes de réflexion ou d’enjeux pour les mois et années à venir.

« Avant la pandémie, il y avait des situations préoccupantes. La pandémie nous a mis face à des réalités. Elle a tout amplifié et l’ensemble de l’écosystème de la musique, de la formation à la création, à la production et à la diffusion, a été affecté », résume Dominic Trudel, directeur général du Conseil québécois de la musique (CQM), qui regroupe 300 organismes et 50 000 musiciens et travailleurs culturels.

Avant la pandémie, il y avait des situations préoccupantes. La pandémie nous a mis face à des réalités. Elle a tout amplifié et l’ensemble de l’écosystème de la musique, de la formation à la création, à la production et à la diffusion, a été affecté.

M. Trudel était l’un des acteurs du débat animé par Françoise Davoine et regroupant Mathieu Lussier, chef d’orchestre, bassoniste, professeur à l’Université de Montréal, directeur musical d’Arion et du Domaine Forget ; Marc Boucher, baryton et directeur du festival Classica, et Guillaume Lombart, président d’ATMA Classique, des éditions Ad Litteram et de la plateforme Livetoune.com.

Certains thèmes exposés à des observateurs étrangers lors de cette réunion professionnelle apparaissaient anciens et récurrents, comme celui de la formation, soulevé par M. Trudel. L’enseignement de la musique n’étant plus obligatoire dans les écoles publiques depuis 1981, M. Trudel juge que « l’initiation à la musique n’a rien à voir avec une éducation musicale susceptible de développer les publics de demain ». M. Trudel, notant que les programmes d’études musicales n’étaient offerts que dans 13 % des écoles secondaires publiques québécoises , déplore aussi une inégalité géographique dans la possibilité d’apprentissage d’un instrument. « Dans les régions, c’est plus difficile », note-t-il. La pandémie a entraîné une baisse d’inscriptions, mais aussi, dans les régions, des pénuries de professeurs dans les écoles privées : « Les professeurs qui ne pouvaient plus enseigner sont allés faire autre chose, et là, ils sont toujours en train de faire autre chose. » François Davoine rappelle toutefois que les discours à ce propos étaient peu ou prou les mêmes en 1990.

Changer les règles

En rachetant ATMA en mars 2020, Guillaume Lombart, le patron d’Ad Litteram, a fait connaissance avec l’univers classique au plus mauvais moment. Et des indicateurs se sont mis instantanément à virer au rouge. Ainsi, dans la structure de revenus, 25 % des ventes de produits physiques étaient le fait des artistes à l’issue de leurs spectacles ! Il n’en est rien resté. Guillaume Lombart a assisté en direct à la chute du CD, mais il a découvert plusieurs données intéressantes du métier : par exemple, que deux tiers du chiffre d’affaires se font à l’international, une part qui monte à 85 % lorsqu’on ne considère que les revenus numériques.

Et ce qui impressionne principalement le nouveau patron d’ATMA est que 80 % du chiffre d’affaires est généré par le fonds de catalogue, chose impensable en musique populaire : « Les disques se vendent encore 10 ou 15 ans plus tard. C’est un avantage. Car ces revenus récurrents permettent de réinvestir. Mais c’est un inconvénient parce qu’au niveau des subventions publiques, les aides sont basées sur les nouveautés de l’année d’avant, et comme on est en concurrence avec tous les styles, on est pénalisé. »

Voici une nouvelle contrainte dont le classique se serait bien passé. « Patrimoine canadien, surtout, a décidé en 2020 de changer les règles de redistribution des aides à l’ensemble de l’industrie », explique M. Lombart. On donne aux entreprises selon une pondération en fonction des revenus, des investissements de l’année et des investissements futurs, mais, désormais, peu importe le style musical. Un album avec un orchestre coûte entre 50 000 et 100 000 $ par rapport à un album de hip-hop qui en coûte de 10 000 à 15 000 $. En hip-hop, l’aide peut être allouée à la publicité, alors que nous la mettons en production. Du coup, leurs revenus augmentent et ils sont davantage aidés par la suite. En pratique, en 2020, notre aide de base a baissé de 49 %. C’est le montant de deux enregistrements », résume Guillaume Lombart.

Pour ouvrir le Québec à l’international, mais aussi pour ouvrir l’activité des centres musicaux à tout le territoire, Marc Boucher a travaillé au développement de la plateforme de diffusion de contenu vidéo Le Concert bleu.

Bleu horizon

« Je cherche à voir les occasions de la pandémie, dit Marc Boucher. Plus de 400 millions de dollars ont été injectés dans le réseau culturel. Nous sommes prêts à remettre cet argent dans la poche des musiciens ; c’est une responsabilité morale. »

« Notre génération de talents exceptionnels n’a pas assez de débouchés. En lyrique, les constats sont durs : les États-Unis, c’est très compliqué, et l’Europe se referme. » Préoccupé par les occasions de travail dans le secteur lyrique, Marc Boucher a créé le Nouvel Opéra Métropolitain. Ses productions, au printemps prochain, seront filmées et diffusées sur Le Concert bleu. Marc Boucher juge ce projet de 2,4 millions « pas cher quand on constate que la SOCAN a englouti 53 millions dans la saga Dataclef », et y voit « une occasion énorme et un enjeu en pensant au public à Rouyn-Noranda, aux îles de la Madeleine ou à Kuujjuaq ». Le modèle du Concert bleu est que 70-80 % des revenus (et non pas des profits) sont reversés aux artistes.

Sa plateforme désormais opérationnelle, Marc Boucher amorce la phase pilote et fait appel aux dépositaires de contenu, dont Mathieu Lussier, qui, en tant que directeur artistique d’Arion, en est un grand partisan. « Nous avons nos captations dont nous sommes le plus fiers à mettre dans le pilote, dit-il. Mais se glisse une problématique assez précise : nous n’avons plus les droits sur les captations. Nous les avions payés pour six mois à un an. » Cette problématique est générale : « Les coûts de production étant immenses, beaucoup d’organismes y sont allés de contrats de diffusion de deux semaines, un mois ou six mois », explique Mathieu Lussier.

Photo: G Lesieur « Notre génération de talents exceptionnels n’a pas assez de débouchés. En lyrique, les constats sont durs : les États-Unis, c’est très compliqué, et l’Europe se referme », pense Marc Boucher

Alors, Arion a-t-il les moyens de racheter les droits des trois ou quatre productions dont l’ensemble est le plus fier, ou a-t-il besoin d’un coup de pouce pour ce faire ? Arion parlera-t-il à ses musiciens et musiciennes en disant : « Acceptez-vous que ce contenu soit là sans revenu garanti, mais avec une promesse de récupérer 80 % des recettes ? » « Cela fait partie de discussions entre nous et avec la Guilde des musiciens », dit Mathieu Lussier. Marc Boucher en profite, reformulant son espoir « d’amener ces syndicats dans le XXIe siècle », et Guillaume Lombard de résumer : « C’est comme si vous demandiez à un producteur de cinéma de repayer ses acteurs tous les 15 jours. C’est insensé. »

L’intéressement des musiciens aux recettes a été avalisé en Europe par les membres de l’Orchestre symphonique de Londres à la création de l’étiquette de disques LSO Live en 2000, avec le succès que l’on connaît. Quant aux droits visuels en Europe, ils sont négociés une fois pour toutes par une prime fixe à la signature du contrat du concert.

Espoirs

L’expérience de Mathieu Lussier l’amène à noter que la formation de l’élite des jeunes musiciens se porte plutôt bien. « À l’Académie du Domaine Forget, il y a des centaines de jeunes musiciens d’un niveau de plus en plus haut élevé qui viennent de partout et veulent se consacrer à ce métier. À l’Université de Montréal, malgré une petite baisse, nous avons encore cette année 575 étudiants et étudiantes qui désirent faire de la musique. »

Mais s’il y a un intérêt à se consacrer à cette forme d’art, le déplacement vers la salle ne se fait plus. Le chef et pédagogue n’est pas défaitiste. Pour combattre ce qu’il appelle la « pétrification », phénomène consistant à tout consommer la musique à domicile, il souhaite doper les relations socioaffectives envers tel producteur, tel artiste ou tel festival. Exemple de réflexe à susciter : « J’aime Yannick Nézet-Séguin, peu importe ce qui est au programme, et j’y vais car j’aime l’énergie. » M. Lussier pense que la suite s’inscrit là : « Si les jeunes ne connaissent plus la musique, mais aiment la musique ; si le public ne connaît plus les détails, mais cherche l’énergie sur scène, sachant que l’on peut aussi se pencher sur la formule du concert, je ne vois pas pourquoi nous serions désespérés. »

En concert cette semaine

Jordan de Souza dirige l’OSQ pour son « concert-test » au Grand Théâtre, dimanche à 14 h 30.

Kent Nagano revient à Montréal pour diriger l’OSM dans Mozart et Schubert à la Maison symphonique, mardi, mercredi et jeudi à 19 h 30.

Le Festival Bach reçoit notamment Filippo Gorini, Masaaki Suzuki et l’Ensemble Masques cette semaine.



À voir en vidéo