Cette amitié qui cimente «La beauté du monde»

La première mondiale de ce spectacle est portée par une belle amitié, celle du chef Jean-Marie Zeitouni et du compositeur Julien Bilodeau, ici devant la Place des Arts, à Montréal.
Marie-France Coallier Le Devoir La première mondiale de ce spectacle est portée par une belle amitié, celle du chef Jean-Marie Zeitouni et du compositeur Julien Bilodeau, ici devant la Place des Arts, à Montréal.

L’Opéra de Montréal présentera, samedi, sa création La beauté du monde, oeuvre du compositeur québécois Julien Bilodeau sur un livret de Michel Marc Bouchard. Cette première mondiale, déjà reportée deux fois, est aussi portée par une belle amitié, celle du compositeur et du chef Jean-Marie Zeitouni. Nous les avons rencontrés.

Le cas de La beauté du monde est presque unique dans les annales de la création lyrique récente. « Pour nous, l’opéra qui va être créé est comme un opéra de répertoire », s’accordent à dire en choeur M. Bilodeau et M. Zeitouni. Cette familiarité avec la partition est née de circonstances pandémiques : une création trois fois reportée, puisque La beauté du monde devait être présentée d’abord au printemps 2021, puis au printemps 2022.

Un recul précieux

Nous voulions savoir si ce report avait eu une influence sur l’oeuvre. « Absolument, relève Jean-Marie Zeitouni. Nous avons eu la chance de réaliser, en octobre 2020, une lecture complète de l’oeuvre avec orchestre et chanteurs. » L’enregistrement de ce premier contact avec la partition a suscité de fructueuses discussions et permis au compositeur de faire des ajustements, des resserrements dramaturgiques pour en améliorer l’efficacité.

Pour Julien Bilodeau, c’est un peu étrange de vivre avec une oeuvre ainsi en suspens. « La partition est fixée avec ses ajustements depuis le printemps 2021 », mais y retourner aujourd’hui — car le second report du printemps 2022 n’a pas eu d’effet sur le processus créatif ou interprétatif — donne aux complices une maîtrise des choses et une précieuse hauteur de vue. « C’est très rassurant pour les musiciens d’évoluer dans ce cadre », note M. Zeitouni. Une modification était cependant imprévue, y compris pour le compositeur : La beauté du monde avait été composée pour Philippe Sly et Julie Boulianne, mais leurs calendriers sont incompatibles avec ces nouvelles dates.

Si le chef est si familier avec l’oeuvre de Bilodeau, c’est qu’il le connaît depuis 1999. « J’étais jeune chargé de cours, à 23 ans, à l’Université Laval. Julien était finissant en composition au Conservatoire de Montréal. Il avait besoin d’un lift. On a fait l’autoroute 20 ensemble. Il faisait ses devoirs de contrepoint dans la voiture, on discutait et on est devenus amis. »

Dans La beauté du monde, Jean-Marie Zeitouni reconnaît des traits stylistiques du langage de son ami. « Deux sections deLa beauté du monde reprennent les progressions harmoniques de l’Ouverture lente composée pour I Musici en 2017. Et en 2019, Julien a composé les Scènes de la vie de famille au moment où il écrivait l’opéra. Donc, là aussi, il y a des motifs ou agencements rythmiques apparentés, car ce sont des oeuvres contemporaines. »

Histoire vraie

Julien Bilodeau, à qui l’on doit Another Brick in the Wall Opéra, et Jean-Marie Zeitouni affichent, avant l’événement, une sérénité que l’on peut attribuer à leur connaissance intime de tous les rouages de La beauté du monde. Il est vrai que, très rarement, une création aura pu se faire dans des conditions pareilles.

Drame de guerre, l’oeuvre marque aussi le retour à l’opéra de Michel Marc Bouchard, après Les Feluettes en 2016. L’histoire qui a pour théâtre la Seconde Guerre mondiale s’inspire du sauvetage clandestin des oeuvres du Louvre par Jacques Jaujard, directeur du musée, et Rose Valland, la conservatrice. On doit, à ces deux personnages majeurs, pour l’un, la mise en sécurité de nombreux chefs-d’oeuvre du Louvre et, pour l’autre, un travail de consignation des oeuvres d’art volées en France par les nazis, qui a ensuite permis leur rapatriement et leur restitution.

« Il y a quelques années, choqué par la destruction du temple de Palmyre, par le saccage du musée de Bagdad et par la destruction de la ville d’Alep, je découvre l’histoire glorieuse du sauvetage du Louvre en 1940 », déclarait récemment Michel Marc Bouchard, qui attribuait à ces événements l’étincelle qui l’a incité à choisir ce sujet. Il ne manque pas d’ajouter aujourd’hui : « Témoins de la destruction d’une partie de l’Ukraine, jamais notre opéra n’aura été aussi nécessaire. »

Dans une mise en scène de Florent Siaud, cette création mondiale attendue depuis 18 mois sera assurée par le baryton-basse australien Damien Pass, dans le rôle de Jacques Jaujard, et de la mezzo canadienne Allyson McHardy, dans celui de Rose Valland. Ils seront entourés par Matthew Dalen, Rocco Rupolo, Layla Claire, John Brancy, France Bellemare, Isaiah Bell et Emile Schneider.

La beauté du monde

Opéra de Julien Bilodeau et de Michel Marc Bouchard. Les 19, 22 et 24 novembre à 19 h 30, et le 27 novembre à 14 h, à la salle Wilfrid-Pelletier

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