« Tusarnitut ! » La musique des Inuits

Nathalie Schneider
Collaboration spéciale
Davie Atchealak (1947-2006), Sans titre (Joueur de tambour), vers 1996, serpentine. Collection Lois et Daniel Miller.
Photo: Christine Guest MBAM Davie Atchealak (1947-2006), Sans titre (Joueur de tambour), vers 1996, serpentine. Collection Lois et Daniel Miller.

Ce texte fait partie du cahier spécial Musées

Explorer les traditions musicales des régions circumpolaires et leurs représentations dans les arts visuels et les arts de la scène : c’est le propos de cette exposition présentée au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 12 mars 2023.

À travers une centaine d’oeuvres d’artistes inuits renommés — sculptures, gravures, dessins et installations —, cette exposition illustre le rôle crucial que joue la musique dans la culture inuite. Le vaste corpus d’oeuvres traditionnelles et contemporaines, emprunté aux Inuits du Nunavik, du Nunavut, du Groenland, de la Sibérie et de l’Alaska, démontre que chant et danse sont intimement reliés au territoire (Nunaat).

Chants de gorge

 

De la musique des peuples circumpolaires, la connaissance des non-Inuits (Qallunaat) ne va guère au-delà des étonnants chants de gorge interprétés par les femmes du Nunavik. « Ces performances musicales sont chantées en modulant quatre sons, émis en expirant ou en inspirant, et avec la bouche ouverte ou fermée », explique le musicologue Jean-Jacques Nattiez, auteur d’un livre de référence sur le sujet. Ce chant est traditionnellement exécuté par deux femmes face à face, au gré d’une trame décalée à laquelle se superpose une rupture de rythmes et de sons. « À un moment, l’une des chanteuses change de motif et l’autre doit adapter le sien pour rester en phase ; c’est très complexe et les interprètes sont de véritables virtuoses », ajoute ce professeur émérite de musicologie à l’Université de Montréal.

Chant et chamanisme

 

À travers l’exposition Tusarnitut ! La musique qui vient du froid, le visiteur apprend que ce chant de gorge est extrêmement ancien ; il était déjà pratiqué par le peuple des Tchouktches de Sibérie, à 8000 kilomètres du territoire inuit d’Amérique du Nord, dont le dernier passage par le détroit de Behring est estimé à il y a au moins 1000 ans. En s’installant en Amérique du Nord, ceux-ci ont apporté des éléments de la culture arctique asiatique, dont le chant de gorge. « Ce chant traditionnel daterait donc d’au moins 1000 ans, avance Jean-Jacques Nattiez, ce qui en fait la forme la plus ancienne de la musique canadienne. » En compilant des documents d’archives et des trames sonores depuis les années 1970, l’ethnomusicologue et son équipe de chercheurs sont parvenus à établir que ces sons, imitant des cris de bêtes, sont des incantations adressées aux animaux pour que ceux-ci acceptent de se faire attraper par les chasseurs. D’où leur lien avec le chamanisme.

L’interaction des esprits

L’un des fils conducteurs de l’exposition renvoie d’ailleurs à cette relation étroite entre musique inuite et chamanisme. Mais le chant de gorge n’en est pas l’unique illustration. « La danse à tambour, pratiquée de la Sibérie au Groenland, en passant par le Nunavut, est aussi employée pour agir sur l’âme des animaux », dit Jean-Jacques Nattiez. Quelques sculptures d’ours dansant et de morses jouant du tambour illustrent la notion de « transformation » qui amène les chamans à se muter en animaux et les animaux, en êtres humains. Des vidéos de chants de chaman font également partie de la collection de Tusarnitut ! Une musique que Jean-Jacques Nattiez qualifie de « musique de la survie », car intrinsèquement associée à la nature, notamment à l’esprit des animaux.

Au contact du monde occidental, l’univers musical des Inuits s’est laissé pénétrer par la musique des Qallunaat : folk, pop, rock et hip-hop. Elle reste inuite, chantée en inuktitut, même si elle fusionne les sons traditionnels et ceux de la musique moderne. Des enregistrements accessibles par code QR permettent d’ailleurs d’en écouter quelques extraits. Cette pénétration remonte même à l’époque de la christianisation du Nord : une très belle estampe de l’exposition exhibe des Inuits jouant de l’accordéon et d’autres convertis en violoneux.

Le thème de la circularité

 

Le visiteur peut aussi admirer une gravure illustrant un igloo dans lequel sont assises des nonnes en cercle. Le cercle est l’une des représentations symboliques de la culture inuite. La scénographe Laurence Boutin Laperrière a eu l’idée d’installer dans un espace central des panneaux en cercle dont la forme renvoie à celle de l’igloo et du tambour. Cinq modèles de tambour provenant de la Sibérie au Groenland sont exposés, dont un surdimensionné qui évoque la place centrale que le tambour occupe dans la culture inuite.

« La musique qui vient du froid. Arts, chants et danses des Inuit »

Préfacé par la militante et anthropologue inuite Lisa Qiluqqi Koperqualuk, cet ouvrage spectaculaire de Jean-Jacques Nattiez rassemble près de 500 pages et 200 illustrations. Publié sous la direction de Patrick Poirier, aux Presses de l’Université de Montréal, il est, aux dires des experts, un accomplissement dans le domaine de l’ethnomusicologie, mais aussi de l’iconologie musicale. Aucun groupe culturel n’a fait l’objet d’une étude aussi approfondie des différentes formes de musique d’une région du monde. Une somme de travail et de recherches de terrain qui dresse le portrait de la virtuosité musicale des Inuits et de l’art de l’illustrer. Jean-Jacques Nattiez donnera une conférence le 23 novembre à 17 h 30 au Musée des beaux-arts de Montréal (salle Bourgie).

La musique qui vient du froid. Arts, chants et danses des Inuit, Jean-Jacques Nattiez, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2022, 486 pages

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