Jaeden Izik-Dzurko, le félin écorché

Le Concours OSM de samedi a confirmé le talent exceptionnel d’un pianiste à rajouter à la liste des jeunes grands d’ici: Jaeden Izik-Dzurko. Celui qui a tout raflé au Concours Maria Canals à Barcelone en avril dernier se distingue par son instinct rare de la vocalisation de la musique.
Photo: Antoine Saito Le Concours OSM de samedi a confirmé le talent exceptionnel d’un pianiste à rajouter à la liste des jeunes grands d’ici: Jaeden Izik-Dzurko. Celui qui a tout raflé au Concours Maria Canals à Barcelone en avril dernier se distingue par son instinct rare de la vocalisation de la musique.

C’est devant un parterre bien garni de spectateurs que l’Orchestre symphonique de Montréal organisait, samedi, la finale de son concours, la première de l’histoire à bénéficier d’un accompagnement orchestral. À l’issue de l’exercice, le jury a consacré Godwin Friesen, pianiste de la Saskatchewan, devant Jaeden Izik-Dzurko et Jonathan Mak. Mais ce n’est pas ce qu’il faut retenir de l’après-midi.

Pour que l’information sur le concours et son issue soit claire : Godwin Friesen a battu Jaeden Izik-Dzurko au Concours OSM 2022. Cette phrase, vous pouvez la noter ou l’encadrer. Si dans quelques années, lors d’une soirée, l’ambiance retombe un peu, vous pourrez toujours la ressortir ; elle fera bien rigoler.

Ainsi en a décidé un jury composé d’Angela Hewitt, de Mari Kodama, d’Isolde Lagacé et deux responsables artistiques de salles qui viennent d’accueillir l’OSM en tournée : Gillian Moore et Rico Gulda. Soit. Ça peut arriver, et ce n’est pas la première fois : en 2013, par exemple, la violoniste Yolanda Bruno, très compétente instrumentiste, avait été préférée au grand artiste qu’était déjà Kerson Leong.

Le chanteur du clavier

 

Pour en venir à des choses essentielles, le concert de samedi a confirmé le talent exceptionnel d’un pianiste à rajouter à la liste des jeunes grands d’ici : Jaeden Izik-Dzurko. Celui qui a tout raflé au Concours Maria Canals à Barcelone en avril dernier se distingue par son instinct rare de la vocalisation de la musique.

Jaeden Izik-Dzurko parvient à faire chanter le piano, à faire couler les phrases, s’imbriquer les thèmes avec un puissant instinct poétique. Ce pianiste félin ne surjoue pas la puissance, alors que le 3e Concerto de Rachmaninov qu’il avait choisi est devenu une joute de gros bras (Matsuev, Bronfman). Izik-Dzurko possède pourtant cette puissance, puisque sa sonorité lui vient des épaules et de tout le haut de corps (alors que l’inintéressante production sèche de Friesen est un son de bras et d’avant-bras), mais il préfère creuser la gradation des nuances à partir du pianissimo en de fascinantes montées énergétiques.

Mais ce félin est blessé, écorché. Son Rachmaninov, d’une imparable logique interne, se réfugie dans des plages de rêve, un type d’interprétation dont on n’a plus tellement l’habitude et qui a peut-être choqué. Mais la finesse du jeu de ce pianiste, la qualité de ce que les professionnels appellent le « voicing » (une manière de nourrir le son entre les notes ou de faire exister les idées secondaires) est de très rare tenue et maturité pour un jeune artiste que l’on rêve désormais d’entendre dans l’un des concertos de Chopin. On notera au passage qu’Izik-Dzurko a splendidement absorbé un cafouillage orchestral avant la cadence du 1er mouvement.

Il convient donc de mettre Jaeden Izik-Dzurko sur la liste des pianistes canadiens ayant émergé ces dernières années. On y trouve Jan Lisiecki, que nous avons connu jadis fabuleux, jeune, ici et qui, porté par son contrat avec DG, est en carrière. Se démarquent désormais Charles Richard-Hamelin et Bruce Liu et ces Ontariens que nous méconnaissons si étrangement : Tony Yike Yang, 5e du Concours Chopin 2015 et le formidable JJ Bui, 6e du Concours Chopin 2021.

Face à cette révélation, qui s’imposait dès la première phrase de son concerto, les deux autres candidats ont été méritants. Nous avons apprécié la maîtrise de Jonathan Mak dans le 1er Concerto de Brahms. Solide mais sage, d’une production sonore intéressante, il égrène un peu trop la musique. Quant au lauréat, qui nous rappelle que le piano est un instrument à percussion, c’est un virtuose incontestable, un instrumentiste solide sans caractéristique spécifique, ni dans la musicalité ni dans l’art pianistique, qui donnerait envie de se déplacer pour l’entendre en concerto ou récital. Tout cela, et l’accompagnement au passage, peut être jaugé sur pièces dans la vidéo disponible sur le site du concours.

Concours OSM 2022 — Finale

Godwin Friesen : Prokofiev - Concerto pour piano no 3. Jaeden Izik-Dzurko : Rachmaninov - Concerto pour piano no 3. Jonathan Mak : Brahms - Concerto pour piano no 1. Orchestre symphonique de Montréal, Jacques Lacombe. Maison symphonique, samedi 12 novembre 2022.

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