Pergolèse à Bourgie et sur les écrans

Carolyn Sampson et Tim Mead avec Les Violons du Roy dirigés par Jonathan Cohen à Québec jeudi
Photo David Mendoza Hélaine Carolyn Sampson et Tim Mead avec Les Violons du Roy dirigés par Jonathan Cohen à Québec jeudi

Les Violons du Roy dirigés par Jonathan Cohen proposaient vendredi soir à la salle Bourgie le célèbre Stabat Mater de Pergolèse avec Carolyn Sampson et Tim Mead. Des caméras filmaient pour une diffusion en direct pour une chaîne dont même les mieux informés n’avaient sans doute jamais entendu parler.

C’est décidément la nouvelle marotte des diffuseurs de programmes musicaux : le petit coup en douce qu’on n’ébruite surtout pas. Saviez-vous qu’un nouveau projet nommé « Symphony » avait été lancé en septembre ? Ils prétendent vouloir être le Netflix du classique, et ne nous ont même pas envoyé un communiqué sur leur démarrage, alors que l’OSM, qui travaille avec eux, n’est pas au courant, aux dernières nouvelles, quand et comment le programme capté pour eux sera diffusé. Ça commence fort !

Hier soir, c’était du même acabit. Une fois sur place, à la salle Bourgie, on apprenait que le programme était diffusé en direct, voire faisait le lancement de « Vivaldi », une autre « patente télévisuelle », cette fois du groupe Mezzo mais disponible uniquement sur Roku, ce Roku étant un système de streaming se connectant à la télévision. Apparemment, le concert va être aussi disponible prochainement sur Mezzo.

Un grand ménage au niveau de la communication est à faire si on veut faire travailler en synergie la musique vivante et son relais vidéo, télé ou webdiffusé. À quoi servent tous ces efforts si personne ne sait en amont ce qui est disponible, comment, où, quand et à quel prix ? Tout se passe comme si, tout cela ayant été grassement subventionnée, on produisait allègrement sans moindrement se soucier de la destination du produit et du « faire savoir ». C’est à la limite de la honte.

Une remarquable chanteuse

Pour en revenir à la musique, c’est un excellent programme qui avait été monté par Jonathan Cohen, très affairé à jouer du clavecin en première partie et de l’orgue en seconde (belle introduction de « Fac ut portem »), ce qui entretient parfaitement, chez les Violons du Roy, leur formidable capacité d’autogestion, contrôlée hier par Marie Bégin. Cela dit Cohen a bien préparé son interprétation : on l’a très bien perçu à la subtile légèreté floconneuse de l’orchestre dans l’air « Ah ch’infelice sempre » de Vivaldi.

Une oeuvre instrumentale, le Concerto pour cordes RV 157, culminait dans un très ardent et presque tempétueux Finale, nourri par une riche matière sonore. Il s’agit d’un concerto très délicat en raison de son 1er mouvement, d’une périlleuse intonation entre les violons I et II. Rinaldo Alessandrini résout la problématique par une réduction de l’effectif. À huit violons, ça frottait un tout petit peu vendredi.

En première partie, Cohen avait donné une cantate italianisante de Händel à Carolyn Sampson et une cantate de Vivaldi à Tim Mead. Carolyn Sampson est vraiment une chanteuse que nous aimons voir ici. Elle est comme Joélle Harvey, mais sans le côté angélique : il semble que rien ne peut lui arriver, et tout est implacablement juste, bien placé, bien exprimé et de bon goût. On lui doit le grand moment de la soirée, le « Vidit suum » du Stabat Mater de Pergolèse, où, sur « dum emisit spiritum », elle semble elle-même rendre son dernier souffle, notamment à la reprise. Intrinsèquement, son duo avec Tim Mead est très beau. On le constate dans l’émouvant duo final « Quando corpus ».

C’était la très grande mode entre les années 1990 et 2015 de distribuer des contreténors dans le Stabat Mater de Pergolèse. On commence à en revenir, comme en témoignent les versions récentes de Minasi (HM) et Chauvin (Alpha), qui remettent en scène des mezzos féminins parfois à timbres androgynes. Quant à nous, la voix matriarcale pour un Stabat Mater, on fait difficilement mieux.

Tim Mead a un beau timbre une projection généralement intéressante, mais pas le côté « inoxydable » de Sampson. Le premier récitatif de Cessate, omai cessate ne coule pas de source, par exemple sur les paroles « riposo e calma » et, dans Pergolèse, la reprise de « Quae moerebat » se fait dans une sorte de demi-teinte asséchée un peu étrange.

Ce sont là de petits détails, de ceux qui ne nous convertiront pas à la mouture soprano-contreténor du Stabat Mater, mais ne retirent rien au plaisir d’ensemble dispensé par un concert raffiné, dynamique et réussi, illuminé par une grande soprano du monde baroque et un orchestre très affûté.

 

Le « Stabat Mater » de Pergolèse avec Jonathan Cohen

Händel : Motet « Silete venti », pour soprano et orchestre. Vivaldi : Concerto pour cordes en sol mineur, RV 157. Cantate « Cessate, omai cessate » RV 684. Pergolèse : Stabat Mater. Carolyn Sampson (soprano), Tim Mead (contreténor), Les Violons du Roy, Jonathan Cohen. Salle Bourgie, vendredi 11 novembre.

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