«Dutronc & Dutronc», à la vie, à l’amour 

Le duo père-fils Jacques et Thomas Dutronc
Photo: Yann Orhan Le duo père-fils Jacques et Thomas Dutronc

Bienveillant Thomas Dutronc. D’entrée de jeu, il s’enquiert de la santé de l’interlocuteur. Pas seulement par gentillesse : par véritable souci de l’autre. « La COVID, chez vous, ça se passe comment ? Vous êtes à la maison, là ? Ça ressemble à quoi, quand vous regardez par la fenêtre ? C’est gris, comme à Paris ? Et vous, ça va, pas trop grise, la vie ? » État des lieux, état des corps, états d’âme, tout l’intéresse.

On finira par parler du merveilleux album Dutronc & Dutronc, l’album qu’on n’attendait pas, surgi au beau milieu d’une tournée père-fils déjà miraculeuse, bouquet de chouettes réinterprétations affectueusement servies en studio, qui arrive chez nous vendredi, mais pas avant d’avoir renoué un peu. « C’était en 2015, non, la dernière fois ? » Oui.

C’est sa nature. Il aime les gens, jouer de la musique avec les amis musiciens. C’est un bavard, comme sa maman. Oui, Françoise Hardy. « On a fini un clip sur la chanson Aragon, ça vient de partir à l’étalonnage. J’ai parlé à ma mère ce matin, elle a adoré ce clip, et je lui ai envoyé aussi une petite vidéo du live de Sésame, une chanson que j’ai composée, qu’on n’a pas faite sur le disque parce que je ne voulais pas qu’il y ait trop de mes chansons. Le but, c’était ça, faire un live plus tard et proposer maintenant ce disque un peu complémentaire. Ma mère est super heureuse de tout ça. »

Faire bouger Jacques Dutronc

« Toute ma vie, continue-t-il sur sa lancée, j’ai entendu ma mère insister pour que mon père [Jacques Dutronc] fasse des choses. Que ce soit des films, des musiques, des machins, que c’était bien pour lui de se bouger, quoi. » Il rigole à son bout du fil. « Elle me disait ce matin : “Je sais que c’est toute une histoire et que tu travailles beaucoup à le convaincre, mais le résultat est génial…” Tous les copains me le disent aussi. Ce qu’on vit, c’est vraiment une belle aventure. »

Mon père est tellement avare de compliments, quand il en fait un, c’est wow ! Et moi, je suis content : du coup, mon père et moi partageons autant mes chansons que les siennes.

 

Dutronc père, a priori, dit toujours non. Qu’on le laisse tranquille dans sa Corse, et puis voilà. Seul Dutronc fils, diplômé en dutronologie appliquée, sait le convaincre. « En fait, l’idée de cet album vient de la compagnie de disques. Elle a d’abord dû me convaincre, moi, je me demandais ce qu’on allait faire dessus. On m’a dit : “Faites ce que vous voulez, des versions différentes, d’autres morceaux que sur le live.” Et là, j’ai pensé que ce serait peut-être plus facile pour mon père de chanter des chansons à moi s’il y avait pas 10 millions de personnes autour, ou d’autres de lui, moins connues, comme Sur une nappe de restaurant [de 1966] ou À la vie, à l’amour [de 1992], que ma mère et moi adorons. »

La manière facultative

La manière Thomas ? « On était tous les deux, en Suisse, avec un copain qu’il a tout de suite bien aimé, ce qui est très rare. On avait 10 jours prévus en juin, mais il y a eu la COVID, donc c’était râpé. On n’avait plus qu’une fenêtre de tir, en juillet, quatre-cinq jours entre deux dates. Je me suis dit que c’était là ou jamais. Je l’ai pas prévenu pour éviter qu’il gamberge ou qu’il râle. Je lui ai dit la veille : “Tu sais, au fait, demain il y a un copain qui vient, t’inquiètes pas, c’est juste pour s’amuser. Essayer des arrangements, pour voir. Si c’est pas bon, on efface tout.” On était dans un hôtel de rêve, avec une vue de fou, mon père se sentait bien, sa voix était magnifique, et à la fin, il n’était pas mécontent. »

Détail qui en dit long : l’excellent Laurent Seroussi, réalisateur du clip d’Aragon, ami de Thomas depuis l’adolescence, a reçu « un SMS avec un compliment » de Jacques Dutronc. « Il m’a dit qu’il allait l’encadrer… » Rire joyeux. « Mon père est tellement avare de compliments, quand il en fait un, c’est wow ! Et moi, je suis content : du coup, mon père et moi partageons autant mes chansons que les siennes. » Qui plus est, la tournée reprend, ce qui n’était pas du tout gagné, de préciser Thomas : les versions si naturellement réussies de l’album studio auront donné confiance à son éternel incertain de paternel. « Il faut qu’il se sente un peu comme chez lui, avec des copains… » De la même façon que la tournée des Vieilles Canailles, où il partageait la scène avec Eddy Mitchell et Johnny Hallyday, la bande d’ados du square de la Trinité.

En spectacle, mais pas sur l’album, les Dutronc-Dutronc refont d’ailleurs l’épique Fort Chabrol, une composition instrumentale qui remonte à l’époque où le jeune Jacquot, guitariste d’El Toro et les Cyclones, tentait d’imiter Hank Marvin et le son des Shadows. « C’est très émouvant de jouer ça, pour nous deux. » Dame ! Avec des paroles d’André Salvet et Lucien Morisse, la chanson sera rebaptisée Le temps de l’amour et popularisée par… Françoise Hardy. C’est là que tout commence. Du temps de l’amour, puis de l’amour tout court, naîtra Thomas, en 1973 : « Le destin était écrit… »

C’est encore une histoire de guitares qui mène à la nouvelle mouture d’Il est cinq heures, Paris s’éveille. Les arpèges manouches chers à Thomas remplacent la fameuse flûte de l’originale. « Ça n’a pas été facile, elle est insaisissable, cette flûte, mais l’occasion était trop belle pour ne pas essayer. C’est la joie de ce projet. Se faire plaisir, et procurer du plaisir tout autour. » Maman, papa, fiston, toute la famille est ravie. La grande famille des fans aussi. Et mine de rien, il fait moins gris.

Dutronc & Dutronc

Thomas et Jacques Dutronc, Universal

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