Bach, entre esprit de famille et résilience

Fondatrice du Festival Bach et à sa direction depuis 15 ans, Alexandra Scheibler a l’impression que le public de celui-ci en est venu à former au fil du temps une sorte de famille attachée à la manifestation.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Fondatrice du Festival Bach et à sa direction depuis 15 ans, Alexandra Scheibler a l’impression que le public de celui-ci en est venu à former au fil du temps une sorte de famille attachée à la manifestation.

Le Festival Bach 2022 s’ouvrira jeudi à la Maison symphonique avec La Passion selon saint Jean par la fameuse Gächinger Kantorei, l’ensemble dirigé pendant près de 60 ans par Helmuth Rilling et désormais, depuis 2013, entre les mains de Hans-Christoph Rademann. Ce festival automnal, qui joint nos meilleurs artistes à des vedettes internationales, se distingue par un public fidèle et dévoué. Ce dernier sera-t-il au rendez-vous dans une année difficile ?

« C’est une sorte de fascination pour moi de voir chaque année la joie du public venu pour vivre une belle soirée. » Fondatrice et directrice du Festival Bach depuis 15 ans, Alexandra Scheibler a l’impression que ce public en est venu à former au fil du temps une sorte de famille attachée à la manifestation qu’elle dirige. « Le message à faire passer aujourd’hui est : oui, la situation est difficile, on sait que tout est plus cher, donc on a encore plus besoin de vous. C’est important d’aller au concert pour soutenir les artistes, les organisateurs et, surtout, nous avons tous besoin de l’art dans nos vies. »

La Gächinger Kantorei, une légende dans Bach

Parmi les intégrales discographiques de la musique de Bach, la pionnière, chez Haenssler, a été construite autour des cantates par Helmuth Rilling. Ce chef, né en 1933, qui a consacré sa vie à la musique chorale, a façonné un ensemble, la Gächinger Kantorei, associée plus tard à la Bach-Akademie de Stuttgart et à son orchestre, le Bach-Collegium.Rilling représentait une douce et sensible tempérance entre les recherches musicologiques et la tradition et, dans le choix de ses solistes, témoignait d’un flair rare pour repérer, avant éclosion, les futures vedettes du chant. Hans-Christoph Rademann était, avant de lui succéder en 2013, le grand maître de la musique chorale à Dresde. Rademann et la Gächinger Kantorei, rebaptisée avec lui « Gaechinger Cantorey », enregistrent chez Accentus, où vient de paraître une très pastorale version de La création de Haydn.

Jeudi, Alexandra Scheibler et son équipe accueillent la Gächinger Kantorei (désormais orthographiée « Gaechinger Cantorey ») pour ouvrir son festival. Pour optimiser les choses, elle a réservé la Maison symphonique. Mais le défi se manifeste dès le premier concert. L’été dernier, il s’était matérialisé clairement à Lanaudière. Le Festival, qui accueillait traditionnellement autour de 50 000 spectateurs, avouait dans son bilan en avoir reçu 25 000 en dépit d’une riche programmation internationale. « Nous tentons de comprendre pourquoi la Saint Jean, avec un ensemble pareil, est devenue difficile à vendre », constate la directrice du Festival Bach à quelques jours de sa prestigieuse ouverture.

Année à risque

Alexandra Scheibler reconnaît que les choses sont « plus compliquées que par le passé » pour un festival qui accueille nombre d’artistes venus d’ailleurs. Elle reconnaît aussi que « le risque est supérieur à 2018, 2019 et même 2021 », mais veut « être positive et ne pas envisager les choses sous l’angle du risque ».

Elle pense surtout avoir retrouvé en 2022 l’équilibre entre les artistes d’ici et les vedettes internationales. Masaaki Suzuki, Christian Tetzlaff, Filippo Gorini et le luthiste Thomas Dunford suivront dans quelques jours. « C’est une construction progressive qui reconnaît l’excellence des meilleurs musiciens d’ici. Auparavant, nous étions comme un grand parasol accueillant des organismes québécois venant jouer un programme Bach de leur saison dans le cadre du Festival. Mais ce paradigme a changé. »

Même si pour le concert de clôture, le festival a pu compter sur Les Violons du Roy et Bernard Labadie, qui ont inséré dans leur saison un concert de cantates le 9 décembre, les Variations Goldberg en version orchestrale par Les Violons du Roy ou le concert de Luc Beauséjour en 2022 sont des productions du Festival, qui engage lui-même les musiciens, tout comme ceux de son orchestre, qui sera dirigé par le grand Masaaki Suzuki le 25 novembre. Alexandra Scheibler espère que cela va se traduire un jour dans le soutien public accordé au Festival, nettement moindre que pour d’autres manifestations.

Ce que je trouve dommage ici, à Montréal, c’est que beaucoup d’institutions tendent à paniquer et bradent peu avant la date de leurs concerts les billets à 30 ou à 50 %. Voir le prix des billets taillé en pièces envoie à mon avis un signal très dangereux.

En 2022, on ne parle plus guère de webdiffusion. « Oui, il y a des gens éloignés, âgés, malades ou jeunes qui apprécient la webdiffusion. Mais pour nous, et notre petite structure, le concert en salle est la priorité qui relègue la webdiffusion à l’arrière plan pour le moment. D’ailleurs, nous n’avons eu aucune aide à cet effet. » Par contre, de sa vaste expérience acquise en 2020 et 2021, Alexandra Scheibler avance que « le public Web ne prive pas le concert vivant de spectateurs : ce sont deux audiences différentes ».

Les dangers de la panique

 

En pratique, ce qui, à l’aube de cette édition, perturbe le plus la fondatrice et directrice générale du Festival Bach, ce sont les menaces qu’elle perçoit sur l’écologie même du spectacle vivant et la valorisation de l’art. Analysant que le problème actuel de frilosité du public dans son retour en salle est « international » et que, par ailleurs, une érosion du public de la musique classique avait débuté bien avant la pandémie, Alexandra Scheibler considère que la situation demande une réflexion profonde.

« Ce que je trouve dommage ici, à Montréal, c’est que beaucoup d’institutions tendent à paniquer et bradent peu avant la date de leurs concerts les billets à 30 ou à 50 %. Voir le prix des billets taillé en pièces envoie à mon avis un signal très dangereux. Tout d’abord, cela sous-entend que la valorisation du concert peut être soudainement divisée par deux. Deuxièmement, on peut se dire : “C’était trop cher avant, puisqu’ils peuvent le vendre à moitié prix.” Troisièmement, et c’est bien là le pire, je pense que cela ne sert à rien. »

Alexandra Scheibler est d’avis que tout cela lance un signal erroné au public et renforce un nouveau comportement d’achat. « À partir du moment où il a compris la manoeuvre, le public attend le dernier moment pour voir s’il y a un solde dernière minute. Mais si ce solde n’arrive pas, les gens vont-ils vraiment acheter le billet au prix normal ? »

Le Festival Bachen cinq dates

17 novembre La Passion selon saint Jean avec la Gaechinger Cantorey à la Maison symphonique.

25 novembre Masaaki Suzuki dirige l’Orchestre et le choeur du Festival dans le Magnificat à St. Andrew & St. Paul (le 26 à Québec).

29 novembre Le luthiste
Thomas Dunford est à la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

2 décembre Christian Tetzlaff joue les Sonates et Partitas
à l’église Saint-Georges.

9 décembre Clôture avec
Bernard Labadie, La Chapelle
de Québec et Les Violons du Roy à la Maison symphonique.

Alexandra Scheibler ne nie pas que « ce n’est pas agréable quand un concert est rempli à moitié (ou à moitié vide) », ni pour l’artiste ni pour l’organisateur. Mais, à son avis, « il faut passer à travers, encaisser les désagréments de la situation présente », bref admettre une traversée du désert. « Le monde a changé en deux ans. Il faut chercher à comprendre ces changements. Qu’est-ce qui attire les gens ? Est-ce que le public lui-même a changé ? Comment voulez-vous comprendre quoi que ce soit si vous attirez des gens par le paravent artificiel d’une baisse de prix ? »

Car, évidemment, Mme Scheibler est persuadée que cette pratique commerciale est un coup d’épée dans l’eau : « Comment ces personnes attirées par le prix seraient-elles intéressées à long terme ? La prochaine fois, au vrai prix, pourquoi reviendraient-elles ? Donc comment imaginer que cette panique va améliorer les choses à long terme ? »

Pour elle, la solution est d’échelonner les prix des billets à chaque concert afin que l’éventail permette à chacun d’y assister. Les billets pour la Passion de Bach sont vendus entre 40 et 110 dollars, ce qui rend l’accès tout de même assez onéreux. « Quand on est peu subventionné, comme nous, il est difficile pour un festival international d’aller sous un certain niveau de prix », note Alexandra Scheibler. « Il y a eu beaucoup d’aides pendant la COVID, mais pas pour des concerts avec des artistes internationaux. Par ailleurs, la vie est de plus en plus chère pour les organisateurs aussi. On ne peut pas subitement baisser les prix alors qu’on paie plus cher pour le transport des artistes et pour tout », analyse celle qui espère que les « subventions COVID » ne sont pas utilisées pour « financer les soldes ».

Le Festival Bach ne soldera pas. Il en va du futur, selon Mme Scheibler. Il faut, « en tant qu’organisateur, faire en sorte que l’expérience de concert soit particulière, pour que le public sente qu’il va se passer quelque chose.C’est une question de confiance à regagner. Tout cela est important, prend du temps, demande de prendre une grande inspiration et de regarder à long terme », dit-elle, avant d’ajouter : « Mon but est que dans le futur, on puisse toujours organiser des concerts qui ne sont pas forcément des concerts de masse ; des concerts pour quelques centaines de spectateurs, mais qui sont significatifs. Cela ne se maintiendra pas en faisant dévisser la valeur faciale de l’art sur l’air de “Plus personne n’en veut, allez-y donc ; on liquide tout !” »

Même si cela ne paraît pas trop, Alexandra Scheibler est une optimiste : « Les temps sont durs, mais si on est passés à travers les deux dernières années, on va aussi traverser celle-ci ! »

En concert cette semaine

La violoniste Rachel Barton-Pine se produit dimanche à la salle Pollack à 15 h 30.

Francis Choinière dirige le Requiem de Verdi à la Maison symphonique dimanche à 19 h 30.

Valérie Milot est en concert avec I Musici jeudi à la salle Pierre-Mercure à 19 h 30.



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