La musique électronique québécoise rayonne à travers le monde

France Jobinet Markus Heckmann lors de leur performance à MUTEK Barcelone, en mars 2022
Phlame France Jobinet Markus Heckmann lors de leur performance à MUTEK Barcelone, en mars 2022

Les artistes du Québec s’illustrent en grand nombre sur la scène électronique aux quatre coins de la planète. Si elles ou ils enflamment le public dans les clubs en Europe et en Asie, on en entend peu parler ici, où ce genre est encore considéré comme marginal.

« J’ai seulement 30 minutes avant d’embarquer pour l’Australie, est-ce que ça sera suffisant ? » demande Francis Latreille, plus connu sous le nom d’artiste Priori. C’est à l’aéroport de Bangkok, en Thaïlande, que le musicien, producteur et DJ québécois se trouve au moment de l’entrevue.

Même s’il est habitué à jouer à l’étranger, c’est la première fois qu’il travaille en Asie. Il a quatre agents qui organisent ses tournées à l’international, un par zone géographique : Asie, Australie, Europe et États-Unis.

Si le hip-hop québécois a aujourd’hui ses titres de noblesse, la musique électronique reste un genre moins populaire. « C’est une musique qui a ses stigmates. Elle est associée à un certain type de personnes. Elle a une image qui peut être négative. Pour certains, c’est une musique qui n’a pas de mérite, car elle est vue comme répétitive », raconte l’artiste. Pour lui, ce sont des idées reçues, qui doivent être défaites progressivement.

Créer pour voyager

C’est en Suède, dans la ville de Göteborg, que les artistes France Jobin et Myriam Boucher se trouvaient au moment de l’appel du Devoir, fin octobre. Parties de Montréal, elles se préparaient à présenter chacune leur performance au festival GAS. Fondé en 1999, cet événement se tient chaque année. Il est considéré comme le plus grand festival voué à l’art sonore électronique en Suède.

« Travailler à l’étranger nous place devant d’autres réalités. Cela nous fait rencontrer d’autres artistes et mène parfois à des collaborations », raconte France Jobin avec enthousiasme. « Ça nous sort de notre zone de confort, ajoute Myriam Boucher, et moi, en tant qu’artiste, j’en ai besoin. » Pour elles, voyager pour travailler est essentiel. France Jobin s’est exportée pour la première fois en 2002, Myriam Boucher, en 2008. Elles n’ont pas cessé depuis.

France Jobin est une artiste sonore, qui travaille aussi les visuels en art numérique et qui s’essaie depuis peu à la création en réalité virtuelle. Myriam Boucher est une artiste sonore et vidéo, professeure adjointe à la Faculté de musique de l’Université de Montréal. Elles admettent que vivre de son art au Québec n’est pas toujours facile compte tenu de la taille du marché. Travailler à l’étranger leur permet de soutenir leur carrière au Québec en profitant des occasions à l’international.

Un soutien nécessaire

Le gouvernement québécois a pour mandat de soutenir ses artistes et de les faire rayonner à l’international. Cela se traduit notamment par l’aide du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ).

« Au Québec, nous avons une production artistique florissante, explique André Racette, directeur du soutien à la diffusion et au rayonnement international du CALQ. C’est ce que les Québécois et Québécoises demandent d’avoir, une culture qui leur ressemble et qui véhicule une identité. »

Mais il reconnaît aussi que le marché a ses limites : « Les productions doivent aussi rencontrer un marché extérieur à celui du Québec qui fleurit économiquement. » Un des piliers du cadre d’intervention à l’international du CALQ est la réciprocité : « Si on veut que le Québec soit accueilli, il faut accueillir les artistes étrangers en retour. On ne veut pas faire du “dumping” culturel. On a plus une volonté de travailler en collaboration, en échange. C’est peut-être dû au fait que nous sommes moins nombreux. »

Le CALQ n’est pas le seul à soutenir l’exportation des artistes à l’extérieur du Québec. « Le soutien à la musique électronique québécoise à l’international fait assurément partie des objectifs de la SODEC », affirme Johanne Morissette, directrice des communications de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC). La Société a organisé de septembre 2021 à avril 2022 les SODEC_LAB eXeX, une série de trois webinaires en lien avec le milieu de la musique électronique du Maroc, du Japon et de l’Afrique du Sud. Elle a également participé à l’Amsterdam Dance Event, un des plus gros festivals et marchés de musique électronique du monde, afin de se connecter à ce réseau mondial.

Seung Hyun Kim a déjà travaillé à la programmation du B39, un centre artistique situé dans la ville de Bucheon, en Corée du Sud. Il y présentait régulièrement des artistes québécois. Selon lui, le talent foisonne dans le domaine de l’art numérique au Québec.

Aujourd’hui basé à Séoul, où il a fondé le festival Prectxe, il continue d’avoir de l’intérêt pour les artistes d’ici. « C’est presque un intérêt sociopolitique. »

C’est en 2019, à l’occasion d’une activité de réseautage à Montréal, lors de la 20e édition du festival international de musiques électroniques MUTEK, que Myriam Boucher et France Jobin ont rencontré le programmateur du festival GAS. « Il est venu me voir en me disant qu’il s’excusait, qu’il devait prendre son avion, qu’il devait partir. Il m’a donné sa carte et m’a dit qu’il voulait m’inviter à jouer dans son festival », raconte France Jobin. Trois ans plus tard, elle fait partie de la programmation du festival Göteborg Art Sounds.

S’exporter soi-même

« J’étais censée rester trois semaines en Europe, et j’ai décidé de rester deux semaines de plus », raconte l’artiste Pascale Project, qui se trouve à Berlin, où elle a quelques dates de prévues pour jouer dans les clubs. « Ça fait trop longtemps que je suis venue, et j’ai des bookings qui se sont ajoutés depuis. »

Productrice, DJ, Pascale Mercier de son vrai nom a pour habitude de jouer en Europe au moins une fois par an. Après trois années sans pouvoir s’y rendre à cause de la pandémie, elle a dû mettre ses contacts à jour.

Lorsqu’elle voyage, elle planifie tout seule, s’occupe de la logistique, gère les contrats, fait la promotion. Cela fait une dizaine d’années que Pascale Project joue à l’étranger. Lors de son voyage cet automne, elle sera programmée dans plusieurs pays d’Europe — Grèce, Allemagne, France et Italie —, avant de revenir à Montréal, où elle cogère la radio numérique Shift Radio, qui diffuse des artistes de la scène électronique.

Lors d’une tournée comme celle-ci, sans invitation dans un festival, sans agent sur place, les bénéfices ne sont pas financiers : « Je ne vais pas faire de profits, avoue l’artiste, mais cette tournée-là est une excellente façon de reconnecter avec l’industrie. » Qui permettra sans doute d’ouvrir de nouvelles possibilités.

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