La tranquille conviction de Jordi Savall

Jordi Savall
David Ignaszewski Jordi Savall

Jordi Savall et Hespèrion XXI donnaient à la Maison symphonique de Montréal le second de leurs concerts au Québec, après le Palais Montcalm de Québec dimanche. Ils poursuivront leur périple à Ottawa ce mardi. L’expérience a prouvé l’existence d’un véritable « phénomène Savall ».

Une fois encore la même question est suscitée par un concert de Jordi Savall : où sont tous ces gens en temps « normal » et pourquoi n’arrive-t-on pas à les faire sortir pour quelques autres événements exceptionnels ? Combien étions-nous à la Maison symphonique pour un concert de violes ? Mille environ, voire un peu plus… C’est énorme pour le genre : cinq violes sur une scène, un théorbe et 90 minutes de musique en quatre sections sans pause et sans le moindre bruit dans la salle !

La question liminaire n’est pas anodine : un public qui est capable de se « farcir » sans broncher ou toussoter 90 minutes de musique pour consort de violes dont des pavanes qui ont parfois l’air nées de l’imagination de Giuseppe Valium ou John Lexomil en personne (Four-note Pavan de Ferrabosco, Paven V de William Lawes) est une denrée rare et précieuse. Ce public est capable d’apprécier le plus extrême raffinement. Comment ne peut-on pas motiver 440 de ces personnes pour remplir à ras bord une salle Bourgie qui plafonnait l’autre jour autour de 300 spectateurs lorsque l’Ensemble vocal Vox Luminis est venu illuminer des motets tirés de la Selva morale e spirituale de Monteverdi ?

Une invitée surprise

Concert pour « happy few », donc, servi à un grand nombre, mais concert très bien articulé, en quatre sections. La première en excellente entrée en matière, lors de laquelle Philippe Pierlot jouait la basse de viole ; la seconde variée, avec une belle oeuvre de Woodcock, les deux parties se concluant sur des danses irrésistibles. C’est dans celle de la seconde section, une Écossaise de William Brade, que Pierlot a définitivement troqué sa basse pour un dessus de viole. Avec Jordi Savall au pardessus et Pierlot au dessus, le groupe est plus dynamique que lorsque le groupe compte un pardessus, un ténor deux basses et un violone.

Pour jouer le ténor de viole, grande surprise, Mélisande Corriveau, pilier de la scène musicale montréalaise, avait intégré Hespèrion XXI. Au moment des rappels Jordi Savall l’a remerciée en expliquant qu’elle remplaçait la musicienne hongroise qui n’avait pas eu son visa. Ce capharnaüm des visas, dont Le Devoir vous avait parlé il y a quelques mois dans un article « Pas de visas pour la musique », et qui avait sinistré l’été de l’Orchestre de la Francophonie, ne semble donc toujours pas réglé.

L’un des hauts faits du concert est donc que, malgré l’ajout impromptu d’un élément extérieur, la qualité musicale n’a pas été altérée. Même si en apparence les membres du groupe ne semblent pas communiquer très ouvertement, l’intégration de Mélisande Corriveau dans cet ensemble de haute tenue avec des experts et quelques saveurs sonores précieuses (Juan Manuel Quintana à la basse de viole) s’est bien faite. Les contrepoints de Bach marchaient certes un peu sur des oeufs, mais les extinctions sonores en fin de phrases, les nuances si précieuses dans la Galliard Battaglia de Scheidt ou les danses de Brade et Dowland, ainsi que les bis, étaient réalisés avec cohésion et délice.

La 3e section du concert était un peu longuette d’autant que c’était la plus pointue (avec les pavanes), mais heureusement, la dernière, autour de la Passacaille de Charpentier et Bach, avec une Ouverture et Courante admirables de Cabanilles, emportait une légitime adhésion.

Jordi Savall nous doit désormais un retour au Québec avec un projet symphonique, lui qui dirige désormais Beethoven, Schubert et Mendelssohn.

Fantaisies, batailles et danses — L’Âge d’or de la musique pour consort (1500–1750)

Oeuvres de Bach, Brade, Cabanilles, Charpentier, Dowland, du Caurroy, Ferrabosco, Guami, Holborne, Locke, Purcell, Scheidt, Trabaci, Tye et Woodcock. Hespèrion XXI : Jordi Savall, pardessus de viole ; Philippe Pierlot, dessus de viole ; Mélisande Corriveau, ténor de viole ; Juan Manuel Quintana, basse de viole ; Xavier Puertas, violone ; Enrike Solinis, théorbe et guitare. Maison symphonique, le 7 novembre 2022.

À voir en vidéo