Le fabuleux show décomplexé de Lina González-Granados

Milos et Lina González-Granados
François Goupil Milos et Lina González-Granados

Dans le cadre de sa campagne de promotion des cheffes d’orchestre, qui constituent la très large majorité des artistes invités à diriger son orchestre, Yannick Nézet-Séguin avait convié la Colombienne Lina González-Granados. L’idée s’est avérée lumineuse.

Alors, là… quelle surprise ! Parmi les cheffes choisies par Yannick Nézet-Séguin, celle que l’on avait tant attendue était sans conteste Nathalie Stutzmann : réputation en fer forgé bâtie en quelques années dans les gros canons du répertoire auprès des grands orchestres.

En pratique, la Française est venue à Montréal, en juin, comme pour nous démontrer qu’elle avait des idées profondes et novatrices sur l’alpha et l’oméga de la Symphonie pathétique. Sauf que rien ne s’amalgamait vraiment en musique touchant le coeur. La réputation de Lina González-Granados ? Une 3e place au concours La Maestra en 2020 et un poste d’assistante auprès de Riccardo Muti en pleine pandémie. La Colombienne est désormais cheffe en résidence de l’Opéra de Los Angeles. Ce que nous avons vu hier soir augure de bien davantage.

Lina González-Granados a dirigé avec clarté et engagement deux partitions contemporaines dans le registre « diversité, représentativité, inclusion ». Gabriela Lena Frank, Californienne de 49 ans d’ascendance sino-péruvienne-lithuanienne et juive, spécialiste de l’intégration d’influences latino-américaines dans une musique actuelle « consommable », est, selon des statistiques réalisées auprès de dizaines d’orchestres, l’une des quatre grandes gagnantes du redéploiement de la programmation aux États-Unis. Sa musique, compétente, est très assimilable pour ceux qui ont digéré le Sacre du printemps. Toni alossaan d’Alejandra Odgers est composé avec beaucoup de coeur. Au moins ça n’écorche pas les oreilles, mais c’est un peu candide, le thème principal rappelant vaguement le thème le plus connu de la suite de Turandot de Busoni.

Souplesse et efficacité

 

Pour en venir au centre du programme, ce qui frappe chez Lina González-Granados, c’est sa joie communicative de faire de la musique. Il y a chez elle une très grande différence avec Alondra de la Parra où tout semble centré sur le show que la cheffe elle-même dispense. Avec Lina González-Granados tout est centré sur la musique. Le geste ample mais efficace semble stimuler l’orchestre.

De plus la cheffe prend le moindre détail très au sérieux, comme en témoigne son accompagnement très soigné du Concerto d’Aranjuez. Miloš en donne une version aux contours adoucis, jouant la subtilité, d’autant mieux que sa guitare est très intelligemment amplifiée, permettant un excellent dosage avec l’orchestre et des nuances piano bien perceptibles.

Les deux dernières oeuvres au programme révèlent le potentiel de Lina González-Granados qui réussit à mobiliser parfaitement les musiciens de l’Orchestre Métropolitain. Dans la 1re Suite du Tricorne, elle séduit en premier lieu par la souplesse de sa direction. Elle fait preuve à la fois de tempérament et d’efficacité dans la Danza de la molinera et gère les différents caractères et textures du dernier volet Las uvas.

Mais le clou du spectacle est la Danzón nᵒ 2 de Márquez, oeuvre qui fait facilement de l’effet, certes, mais qui est rarement jouée avec autant de détails et de discernement. Ainsi ne pas ralentir le solo de flûte permet de garder l’influx et l’avancée. Lina González-Granados s’est amusée avec l’orchestre et l’orchestre s’est amusé avec elle. Tout est devenu alors délices dans les dosages, les gradations, les élans, les mises en exergue de tel ou tel groupe instrumental : le plaisir musical pour de vrai.

Ce concert est redonné à Mercier samedi et à Ahuntsic dimanche : courrez-y !

Envolées latines

 

Gabriela Lena Frank : Elegía andina. Rodrigo : Concierto de Aranjuez, pour guitare et orchestre. Alejandra Odgers : Toni alossaan (Où vas-tu ?). De Falla : El Sombrero de tres picos (Le Tricorne), suite nᵒ 1. Márquez : Danzón nᵒ 2. Miloš Karadaglić (guitare), Orchestre Métropolitain, Lina González-Granados. Maison symphonique de Montréal, vendredi 4 novembre 2022. Reprise ce soir à l’église sainte-Claire (Mercier) et dimanche après-midi à la salle Marguerite-Bourgeoys.

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