La SOCAN perd 53 millions dans l’une de ses filiales

La plateforme Dataclef n’a été vendue qu’à deux organisations dans le monde, l’une en Inde, l’autre dans les Antilles néerlandaises.
Olivier ZuidaLe Devoir La plateforme Dataclef n’a été vendue qu’à deux organisations dans le monde, l’une en Inde, l’autre dans les Antilles néerlandaises.

Principale société de gestion collective des droits d’auteur au pays, la SOCAN estime avoir perdu 53 millions après avoir développé une plateforme qu’elle croyait vendre ailleurs dans le monde, mais qui s’est au bout du compte avérée un gouffre financier.

La Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN) a finalement annoncé en 2020 l’abandon de sa division Dataclef. À peine deux ans auparavant, elle avait lancé en grande pompe ce service, qui reposait sur une large base de données de chansons, permettant ainsi de mieux recenser les droits d’auteur à verser.

La courte aventure a engendré des pertes importantes. Dans son rapport financier pour l’année 2019, publié en pleine deuxième vague de la pandémie dans l’indifférence générale, la SOCAN déplore un manque à gagner de 41,7 millions de dollars pour Dataclef. Une somme non négligeable pour la SOCAN, qui a déclaré cette année-là des revenus de 405,6 millions de dollars.

Pas de pertes pour les membres

 

Depuis, la SOCAN a précisé que ce sont en fait 53 millions de dollars qui ont été perdus en tout et pour tout dans la saga Dataclef. « Ce n’était pas une erreur. L’exécution aurait pu être différente, mais la stratégie était là. On a juste compris que des investissements supplémentaires étaient nécessaires, alors que la SOCAN n’est pas une grosse entreprise. On a préféré revenir à notre mission première », explique la cheffe de la direction de la SOCAN, Jennifer Brown, qui n’était pas en poste lorsque Dataclef a été lancée.

Dataclef n’a pas été conçue pour répondre aux besoins des quelque 175 000 membres de la SOCAN à travers le pays. Ce service était plutôt destiné à d’autres sociétés de gestion collective des droits d’auteur à l’étranger. On espérait ainsi aller chercher de nouveaux revenus en vendant la plateforme. Au bout du compte, elle n’a été vendue qu’à deux organisations dans le monde, l’une en Inde, l’autre dans les Antilles néerlandaises.

La mise sur pied de la base de données de Dataclef avait nécessité l’achat de deux entreprises : Audiam et MediaNet. Les deux compagnies ont été revendues l’année dernière à des intérêts américains, ce qui a permis d’amenuiser les pertes.

La SOCAN assure que le démantèlement de Dataclef ne s’est pas traduit par une baisse des redevances pour les membres. « Le plan de redressement annoncé à nos membres en 2020 en lien avec cette perte se poursuit, et nous les avons régulièrement informés à ce sujet. Il n’y a toujours aucun impact sur les redevances de nos membres, ce qui est le principe fondamental au coeur de ce plan », souligne-t-on par courriel. Dans un rapport préliminaire publié en mars dernier, la SOCAN se targue d’avoir au contraire perçu pour ses membres des montants records dans la der­nière année.

Départ de l’ancien directeur général

La directrice générale, Jennifer Brown, précise par ailleurs que l’échec de Dataclef n’a rien à voir avec le départ de son prédécesseur, Eric Baptiste. Après dix ans en poste, Eric Baptiste avait annoncé sa démission soudaine à titre de directeur général de la SOCAN en avril 2020, quelques semaines après le début de la pandémie. Sept mois plus tard, les pertes liées à Dataclef étaient révélées aux membres.

Depuis, Eric Baptiste dirige QwantumRights Solutions, une entreprise de consultation dans le domaine de la musique et des droits d’auteur. Il est entouré de quatre anciens haut placés de la SOCAN, qui ont tous quitté leur poste à peu près à la même période que lui. Deux d’entre eux deux pilotaient spécifiquement la filiale Dataclef.

Eric Baptiste a refusé nos demandes d’entrevue. « N’étant plus avec la SOCAN, je ne suis pas en mesure de commenter ses affaires », a-t-il simplement fait savoir par courriel.

La SOCAN est présentement sous le feu des critiques pour une tout autre histoire. Une demande d’action collective a été déposée à la fin septembre, car les artistes québécois estiment avoir été pénalisés durant une partie des années 2019 et 2020. La manière de calculer les redevances qui était alors appliquée par la SOCAN aurait réduit le poids des radios du Québec. Même si la société de gestion collective de droits d’auteur a rapidement changé son modèle, et que la situation est aujourd’hui rétablie, elle refuse d’indemniser les artistes francophones pour les revenus perdus au cours de cette période.

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