«Alexandre Martel»: Anatole, bas les masques

Alexandre Martel, dit Anatole, à son domicile dans Limoilou, à Québec
Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Alexandre Martel, dit Anatole, à son domicile dans Limoilou, à Québec

« Alexandre Martel ». C’est le titre de l’album, c’est aussi le véritable nom d’Anatole, personnage de scène devenu presque encombrant pour le bien de ses belles chansons. « Comme si ce que je proposais auparavant était dans la construction, en poussant l’artificialité de la musique et de la représentation scénique le plus loin que je le pouvais », alors que pour cet album, son troisième en carrière, « j’ai essayé de ramener l’humain au coeur du processus », nous dit-il. Lancement le 11 novembre à l’Esco, dans le cadre de Coup de coeur francophone, et explications ci-dessous.

Alexandre Martel est un perfectionniste. Limpide est sa vision artistique, jusque dans le menu détail de la pochette de l’album, dont le graphisme nous rappelle quelque chose de familier. Cette police de caractères, ce petit triangle rouge en haut, on a vu ça ailleurs, mais où ? « Sylvain Lelièvre ! » révèle-t-il. Bien sûr ! La pochette d’une compilation parue au début des années 1990 ! « Toute la gang, Lou-Adriane [Cassidy], Thierry Larose, on est de gros fans de Lelièvre », un natif de Limoilou comme Martel, qui chante dans la tendre Toune 9 : « Toi tu viens de la Haute / Moi je viens des ruelles de Limoilou / Je suis né à genoux. »

« On essaie toujours de lui rendre hommage et de parler de son oeuvre le plus possible, atteste Martel. Lelièvre nous semble sous-apprécié et sous-représenté, alors que c’est l’un des plus grands de la chanson québécoise. » Les finales vaguement jazzées de Toune 6 et Toune 7 seront aussi entendues comme un clin d’oeil à Lelièvre, qui affectionnait le style musical.

Autre détail, curieux, celui-là : les chansons n’ont pas de titre à proprement dit. Ça va de Toune 1 à Toune 10, et elles sont présentées dans le désordre, la 10e au début, la 3e à la toute fin. « Ça va avec le concept général du disque, répond Martel. Sans aller jusqu’à dire que c’est un album plus authentique que les précédents, j’essayais quand même le plus possible d’amoindrir le personnage d’Anatole, de rendre la frontière entre lui et moi la plus fine possible, de le rendre transparent. Pour étendre le concept, j’imaginais que les chansons devaient être le moins possible dans la représentation, donc sans titre. »

Chacune d’elles se termine d’ailleurs par un jam improvisé en studio, soulignant le naturel de ces chansons moins psychédéliques qu’autrefois, très pop, moins inspirées par le style de Lennon que par l’interprétation que Gilles Valiquette faisait de l’oeuvre du Beatle, appropriation toute québécoise de la grande chanson pop-rock anglaise. Le répertoire nouveau de Martel est plus charnel aussi, les chansons ayant toutes été enregistrées live avec l’orchestre. « Aussi, ma voix est plus près de ma voix parlée que chantée et, à mon sens, ça participe à la construction d’une posture authentique. Et pourquoi les chansons sont-elles dans le désordre ? Simplement parce qu’elles ont été nommées dans l’ordre qu’elles ont été écrites, mais une fois venu le temps d’assembler l’album, ça n’avait plus d’importance. »

Authenticité

Imaginez d’abord Martel et Anatole existant séparément. Le premier est un collaborateur prisé sur la scène musicale de Québec (mais pas que), aperçu aux côtés d’Hubert Lenoir, Gaspard Eden, Gabrielle Shonk, Lou-Adriane Cassidy, entre autres. Il vient de terminer l’enregistrement du prochain album de Thierry Larose et s’apprête à mixer ceux de Lumière et de Keith Kouna. Le second a cofondé le groupe psyché-pop-rock Mauves (trois albums entre 2011 et 2016) avant de poursuivre en solo, et dans une veine plus new wave, avec un premier album en 2016.

Je suis d’avis que le contexte et la méthode de travail influencent beaucoup le résultat. Alors, je pense que dans l’aventure du troisième disque, l’idée était de créer un environnement et de voir ce qui pouvait sortir de ça.

Sur ce nouvel album, Martel et Anatole se sont retrouvés, l’expérience de studio de Martel ayant nourri la création du nouvel album d’Anatole. « C’est comme si, à force de travailler avec les autres, j’en suis venu à développer de nouvelles idées sur ce qu’est la chanson, sur l’expérience de faire un album, affirme Alexandre. Je peux maintenant encore plus contrôler les paramètres et établir les règles du jeu de manière plus définitive que si j’étais invité à être réalisateur ou accompagnateur dans un autre projet. [Travailler sur mon projet solo] me permet de mettre à l’épreuve certaines idées et de créer un contexte de création que je n’avais jamais expérimenté. »

« Je suis d’avis que le contexte et la méthode de travail influencent beaucoup le résultat. Alors, je pense que dans l’aventure du troisième disque, l’idée était de créer un environnement et de voir ce qui pouvait sortir de ça. » D’où cette impression de spontanéité qui se dégage de l’album, l’émotion cachée dans ses petites imprécisions. Le résultat d’une liberté accordée aux accompagnateurs, l’intention de leur accorder « une place pour exprimer qui ils sont comme musiciens, plutôt que de servir une vision que j’avais au préalable. J’arrivais souvent avec des chansons qui n’étaient pas arrangées, parfois des schémas — accords, mélodie, pas de paroles. Spontanément, on essayait de trouver des arrangements dans lesquels les musiciens pouvaient s’exprimer ».

L’album Alexandre Martel a été édité sur disque compact, le graphisme de celui-ci conçu « comme on en faisait à la fin des années 1980, avec la tranche blanche, le logo rouge de Columbia, le support à disque noir. Je suis encore attaché au format physique, et le CD occupe une place dans mon coeur, d’autant que le marché nous demande encore d’en faire et que j’en vends dans mes spectacles ».

« Mais c’est aussi un clin d’oeil à une époque où, me semble-t-il, le journalisme culturel était beaucoup plus prisé et occupait une place plus importante dans les médias de grande écoute, poursuit Alexandre. Je suis très déçu du peu de place qu’occupent la critique et le journalisme culturels dans le paysage médiatique actuel — mondial, pas seulement québécois. […] La critique, c’est un dialogue entre un individu et une oeuvre, une relation importante pour la construction d’une culture. Je ne vois pas comment les oeuvres peuvent s’inscrire dans l’Histoire ni comment un artiste peut évoluer d’une oeuvre à l’autre, sans le discours critique qui accompagne ça. Qu’on soit de plus en plus allergiques à la critique et qu’on lui fasse de moins en moins de place, ce n’est pas un signe positif pour la culture. »

 

Alexandre Martel

Anatole, Duprince. L’artiste sera en concert à l’Esco le 11 novembre, dans le cadre du Coup de coeur francophone, puis le 12 novembre au Pantoum de Québec.

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