Crise dans le milieu du spectacle musical

Plusieurs groupes, comme le band britannique Metronomy, formé en 1999, ont pris la décision de reporter ou de tout simplement annuler leur tournée, pour des raisons de santé et de financement.
Photo: Guillaume Souvant AgenceFrance-Presse Plusieurs groupes, comme le band britannique Metronomy, formé en 1999, ont pris la décision de reporter ou de tout simplement annuler leur tournée, pour des raisons de santé et de financement.

Le 28 février dernier, la Santé publique annonçait que les salles de spectacle du Québec étaient autorisées à ouvrir à leur capacité maximale. Le reste de l’Amérique et l’Europe avaient précédé le geste permettant enfin aux musiciens de reprendre la route, après deux ans de pandémie. Or aujourd’hui, le milieu du spectacle musical ne jubile plus : les risques de contracter la COVID-19 sur la route, l’épuisement des troupes et l’inflation galopante forcent plusieurs artistes à reporter ou même à annuler des tournées, et de plus en plus de musiciens remettent en question le modèle d’affaire de la tournée de concerts.

Le 10 octobre dernier, Animal Collective, vétéran de la scène indie rock américaine dont la réputation ne connaît plus de frontières, expliquait sur Instagram sa décision de faire une croix sur le volet européen de sa tournée qui, le mois précédent, l’avait mené au Festival de musique émergente de Rouyn-Noranda et à Montréal.

« En préparant cette tournée, nous avons fait face à une réalité économique qui ne fonctionne tout simplement pas et qui n’est pas durable. De l’inflation à la dévaluation de la monnaie, en passant par les frais d’expédition et de transport gonflés […], nous ne pouvions tout simplement pas faire un budget […] qui ne serait pas déficitaire, même si tout se passait le mieux possible. » Les pertes financières de cette tournée, précise le groupe, ont aussi été creusées par les concerts préalablement annulés en raison de la COVID-19, chacun des membres l’ayant contractée.

Comme l’a d’abord fait en avril dernier la rappeuse britannique Little Simz (elle a récemment remporté le prestigieux prix du disque Mercury), Metronomy, Spektor, Animal Collective et Santigold ont à leur tour sorti leur calculatrice, ces dernières semaines, pour prendre de cruelles décisions. « Après être restés inactifs au cours des deux dernières années, beaucoup d’entre nous [se sont] précipités lorsqu’il fut jugé sûr de donner des spectacles », a écrit Santigold à ses fans. « Nous avons alors fait face à l’inflation […], et plusieurs salles n’étaient plus disponibles en raison d’un marché inondé d’artistes essayant de réserver des dates dans les mêmes villes. […] Tout ça en plus des ressources mentales, spirituelles, physiques et émotionnelles que nous avons dépensées pour passer à travers ces dernières années. Certains d’entre nous sont tout simplement incapables d’arriver » à gagner leur vie avec les concerts.

Trop cher

 

« C’est très démotivant », reconnaît Michaël Bardier, qui dirige l’agence de booking et de gérance Heavy Trip, l’une des rares à Montréal à travailler avec des artistes internationaux, comme Arooj Aftab, qui jouait au Festival international de jazz de Montréal en juillet dernier après avoir remporté le premier prix Grammy de sa carrière. « On s’entend, elle a eu une année incroyable. Ses garanties sont bonnes, elle bénéficie de l’intérêt des médias, elle ne manque pas de grand-chose, mais elle ne gagne pas d’argent en tournée », explique M. Bardier. La musicienne affirme même sur Twitter avoir perdu « des dizaines de milliers de dollars » au terme de l’année. « C’est devenu tellement cher de partir en tournée ! » confie l’agent.

Marie-Ève Carrier, de l’équipe de gérance de Half Moon Run, a fait le calcul : les coûts de production d’une tournée sont d’au moins 12 % plus cher, près de 5 points de pourcentage de plus que le taux d’inflation au Canada. Le trio montréalais aurait dû être en tournée européenne en ce moment, tournée reportée à l’an prochain pour des raisons médicales n’ayant aucun lien avec la COVID-19 ni avec la santé mentale — un autre facteur ayant incité ces derniers mois plusieurs musiciens à annuler tantôt une série de concerts (Wet Leg, Arlo Parks), tantôt des tournées complètes (Justin Bieber, Shawn Mendes).

« Je ne suis pas surprise d’apprendre que plusieurs artistes annulent leurs tournées », dit Marie-Ève Carrier, en soulignant le contexte économique défavorable. « Ces dates de concert que nous avons reportées à l’année prochaine avaient été planifiées à la fin 2021 ; entre le budget que j’avais monté à ce moment-là et celui que j’aurais dû prévoir aujourd’hui, tout a changé, tout a augmenté », le prix des repas, des chambres d’hôtel, même réserver un autobus de tournée cause des maux de tête.

« Pour être honnête, j’ai connu mes pires moments de tournée cet été, témoigne l’agente de Half Moon Run. Tous les aspects de la planification d’une tournée se sont compliqués, je n’ai jamais vu ça en dix ans de métier. » C’est sans compter la pénurie de main-d’oeuvre auprès des techniciens de scène : « Lorsque le spectacle a redémarré, tout le monde était sollicité. Ces gens-là n’ont plus de temps libre et, lorsqu’ils en ont, ils se font vite demander de remplacer quelqu’un. Et c’est un milieu qui se tient, les techniciens vont accepter tous les contrats parce qu’il faut que ça se passe, ce qui amène un essoufflement. »

Subventions

 

En cette époque où les revenus tirés de la musique enregistrée (vente d’album, streaming) ne suffisent plus à faire vivre les musiciens, la tournée devenait la planche de salut d’une carrière. L’inflation et le surmenage la rendent aujourd’hui incertaine. « Après, les artistes québécois sont chanceux puisqu’ils ont accès à des subventions », estime le tourneur d’expérience Louis Carrière, fondateur de l’agence Preste. « Les producteurs aussi ont accès à toutes sortes de subventions, mais ça reste quand même une drôle d’économie. »

« Le problème n’est pas tant qu’une tournée génère moins de revenus qu’avant, c’est que nos dépenses augmentent en flèche, ajoute Michaël Bardier. On fait moins de profits, mais je m’estime chanceux d’être au Canada, où on a accès à du financement », du côté de la SODEC pour les entreprises culturelles, du Conseil des arts du Canada pour les artistes. « Je sais que je peux continuer un moment sans me ruiner, mais si j’étais aux États-Unis présentement, j’aurais déjà mis la clé sous la porte. »

Dans une lettre ouverte publiée lundisur le site Web du mensuel Toronto Life, le musicien et auteur Roland « Rollie » Pemberton (Cadence Weapon) mettait le public en garde contre la crise qui sévit dans le milieu du spectacle musical. À lui le dernier mot : « Que peuvent faire les fans de musique pour aider ? Si vous voyez que votre artiste préféré vient en ville, achetez tôt un billet en prévente. Cela envoie un signal aux promoteurs, aux salles et aux tourneurs que le spectacle devrait avoir lieu. Achetez de la musique directement auprès des artistes, lors de spectacles, depuis leurs pages Bandcamp ou leurs sites Web. Plus important encore, ne vous fâchez pas, ne le prenez pas personnellement, comme certains le font, lorsqu’un artiste annule un spectacle. Il y a probablement beaucoup plus de questions derrière leur décision que vous ne le pensez. »

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