Disques - La manne et l'avalanche

Pas moins de cent albums produits chez nous se disputeront d'ici Noël la place en vitrine chez les disquaires. Combat de tranchée en perspective.

Où ira le nouvel album de Bruno Pelletier? À la meilleure place dans les présentoirs, pardi. Pensez, Aznavour lui a écrit une chanson. Pensez, il chantera une immortelle de Ferré. Non, pas écrite expressément pour lui, malgré les tentatives de collaboration au Ouija. Et aux côtés du Bruno Pelletier? La compilation d'Isabelle Boulay, comme de raison. Pensez, elle y a «revisité» ses succès, et il y a une chanson inédite à la clé. Très vendeur, ça, l'inédite à la clé. Et pas loin des tourtereaux? Pas fous, les gourous de la mise en marché: il y aura Garou. Live à Bercy, en DVD/VHS.

Mine de rien, à eux trois, dès octobre, la tablette du haut sera remplie. Et vidée. Et remplie à nouveau avec les mêmes. Et ainsi de suite jusqu'à Noël. S'ajouteront quelques évidences saisonnières, My First Noel par Ginette Reno en anglais dans le texte, et puis Louvain chante Noël, sans oublier l'énième compilation des Numéros un de palmarès d'Elvis Presley. Pas du produit québécois, Elvis? Le distributeur Sélect lancera en DVD la version française du documentaire The Definitive Collection, c'est tout dire. Et les autres? Les autres, forcément, échoueront dessous. Ou dessous ceux qui seront immédiatement dessous. Ou alors dans le coin sombre à gauche au fond du magasin. Ou pire, dans les bacs des disques du catalogue, par ordre alphabétique. Les oubliettes, quoi.

Les autres, c'est pourtant beaucoup de monde. Et pas des moins méritoires. Le nouveau Stephen Faulkner, par exemple, ce formidable Capturé vivant issu des spectacles en solo de janvier dernier au Cabaret, obtiendrait la devanture de tous les Archambault s'il y avait une justice. C'est bien pour ça que La Tribu lance l'album fin août, des fois qu'il n'y aurait pas trop affluence. J'éclairerais d'aussi gros projos Changer d'air, le nouveau disque du fascinant Edgar Bori, qui paraîtra sous peu à sa propre enseigne. Et j'en braquerais d'éclatants sur le deuxième disque en solo du brillantissime Marc Déry, ainsi que sur le je-ne-sais-plus-combientième de Jean Leloup: voilà exactement la chanson pop de qualité supérieure dont on a besoin, une fois complétée la vingt-millième écoute du dernier Bélanger. Puissent-ils se démarquer dans la cohue.

Car il y aura bouchon, c'est sûr. Les autres, ce seront Jorane, Geneviève Charest, les Charbonniers de l'enfer, Muzion, Richard Petit, la Chango Family, les Batinses, Bob Walsh, Michel Cusson (trame de Bunker), Luck Mervil, une compilation des essentielles de Plume, etc. S'ajouteront les albums de ceux et celles qu'on n'attendait plus: la rauque des rauques Térez Montcalm, les vétérans métalleux de Groovy Aardvark (visez-moi ce titre: Aasphalte, meusique et crucifixion), et peut-être même Lhasa de Sela, pour peu qu'elle sorte du studio. S'ajouteront aux ajouts la ribambelle des nouveaux artistes, qui brandiront tous leur premier album en même temps. Qui, parmi les Yann Perreau, Jean-François Lemieux, Lynda Thalie, Corneille, Jean-François Lemieux, Sébastien De Francesco et consorts, parviendra à surnager, voire émerger pour de bon? Signalons Lemieux, dont les états de service étincelants (Daniel Bélanger, entre autres) n'annoncent que du bien.

L'automne sera cruel, forcément, et il vaudra mieux avoir le centre de gravité bas, histoire de ne pas tomber de trop haut. Pas surprenant, en cela, d'assister à la refonte de la compagnie de disques Musi-Art, qui devient Atlantis en s'adjoignant quelques boîtes des alentours: Éloi et Jonathan Painchaud, les anciens d'Okoumé, porteront les espoirs des nouveaux alliés avec leur premier album en duo, intitulé Au nom du père. Pareille logique derrière la création d'Octant Musique, excroissance du géant producteur de spectacles d'humour au Québec: on mettra le paquet pour les albums de Chloé Sainte-Marie et Suroît. Soyez-en certains, toute l'industrie surveillera ces nouveaux joueurs, dont les initiatives ressemblent trop à des quitte ou double pour ne pas s'inquiéter un peu.

De France et d'ailleurs, l'avalanche habituelle

Comme si le carré de sable n'était pas déjà occupé grain par grain, les arrivages de disques étrangers seront massifs: d'Europe nous parviendront les nouveautés des Rita Mitsouko (La Femme trombone), Manu Chao (Radio Bemba Sound System), Zebda, Katerine, Bashung, Johnny Hallyday, Richard Bohringer, Doc Gynéco, Yann Tiersen (l'équivalent du concert des FrancoFolies, avec l'Ensemble orchestra Synaxis en sus), Maurane, Axel Bauer, Faudel, De Palmas et Jane Birkin, sans oublier l'album du spectacle musical Le Petit Prince et un enregistrement de l'ultime Olympia de Bécaud. Et si les astres s'alignent correctement (seul Dieu et Françoise Hardy le savent), un Dutronc tout neuf pourrait clore l'année.

Jetons enfin sur le tas les innombrables «new releases» venus des États et d'ailleurs, histoire d'étouffer définitivement le marché: le bipède, comme dirait le collègue Truffaut, aura le choix. Parmi les confirmés de l'avalanche d'automne, signalons au moins Beck, Steve Earle (Jerusalem), Tom Petty & The Heartbreakers (The Last DJ), Peter Gabriel, Tori Amos, Shawn Colvin, Suede, Coldplay, Chris Robinson (le chanteur des Black Crowes), Shaggy, Richard Ashcroft, Nanci Griffith, Ani Di Franco et... Shania Twain.

Mais encore? Oui, encore. Pourraient nicher sous l'arbre moult volumes de la collection Essential de Sony (consacrés à Stevie Ray Vaughan, Santana, Sly & The Family Stone, Leonard Cohen), l'inénarrable résumé du OzzFest, ou alors la toute première rétrospective toutes époques confondues des Stones, un double disque délicieusement intitulé Forty Licks. Chez les disquaires à temps pour la tournée mondiale, la compilation inclura les seuls titres neufs enregistrés par le groupe, quatre en tout. De quoi alimenter les mauvaises langues.

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