Au beau milieu de «Beau Dommage»

Le but du remixage, selon Michel Rivard, est de donner aux audiophiles, et encore plus aux générations futures, le plus fidèle témoin de la création que la technologie de 2022 peut rendre.
Photo: Julien Cadena Le but du remixage, selon Michel Rivard, est de donner aux audiophiles, et encore plus aux générations futures, le plus fidèle témoin de la création que la technologie de 2022 peut rendre.

« Mais pourquoi ! ? » s’est exclamé Ghyslain Luc Lavigne quand on lui a proposé de remixer le premier album de Beau Dommage. « Pourquoi aller jouer dans les pistes de ce grand classique québécois qui me semblait déjà si parfait ? » a-t-il d’abord répondu à Michel Rivard. Bonne question, la grande question, que relate l’homme de console de son le plus sollicité au Québec d’aujourd’hui dans son mot d’explication… et de justification.

Relayons la question aux premiers intéressés. Autour d’une console de matriçage, dans un studio de la rue Saint-André, sont réunis Ghislain, Michel, Marie Michèle Desrosiers, Réal Desrosiers ainsi que le parolier Pierre Huet. Manquent Robert Léger, dont la santé est fragile, et Pierre Bertrand, qui ne sort plus de sa campagne. Alors, pourquoi ? Le premier Beau Dommage n’est pas le Revolver des Beatles (voir encadré) : il y avait plein de pistes disponibles en 1974, il n’y a rien à découvrir ou à réparer. Tout au plus peut-on nous faire vivre l’album… de l’intérieur.

Le degré de satisfaction

 

« Tout était déjà là », concède volontiers Michel. Indéniablement, 500 000 personnes satisfaites ne peuvent se tromper (évocation d’un titre de compilation d’Elvis).

« Le remixage n’est pas à tomber sur le cul, mais, pour nous, la différence est grande. Quand, à l’époque, on a fait jouer le vinyle tout chaud pour la première fois, on a tous été déçus. Le mastering “botché”, fallait monter le son de deux crans, c’était pas comme ce qu’on avait entendu en studio. Nous autres, on visait le son James Taylor. » Tous opinent, Réal confirme : « Maintenant, j’entends la batterie comme elle sonnait quand on a enregistré. Ça me ramène là. »

Photo: Julien Cadena Le Devoir Le premier album de Beau Dommage

C’est l’essentiel du travail de Ghyslain Luc. « Quand t’écoutes le mixage de 1974, tout est au plafond dans les aigus, tout est brillant. » Rivard renchérit : « Un peu trop brillant. » C’est la grâce du remixage : on est avec Beau Dommage dans le studio Tempo. « Pour moi, ajoute Marie Michèle, ce qui ressort le plus, c’est le travail des harmonies de voix. Il s’en passe, des choses, j’entends tout. » La voix de Marie Michèle, notre Judy Collins québécoise, nous touche dans À toutes les fois comme jamais auparavant. « Quand j’ai monté les pistes de voix, raconte Ghyslain, j’ai été estomaqué. Ça “blendait” tellement. C’est ça que j’ai voulu rendre encore plus. »

La somme et l’identification des parties

Plus ronde, la flûte de Robert se met à exister autrement, belle promeneuse. Les fameux coups de toms de Réal ont encore plus de profondeur. Le batteur se surprend à entendre un peu du Monkberry Moon Delight de Paul McCartney dans Le géant Beaupré, là où l’on ne percevait que de la pop-prog un peu Gentle Giant. Marie Michèle mesure la place d’Elton John dans le piano d’À toutes les fois.

« On n’a pas les mêmes oreilles, résume Michel. Les éléments du mélange d’influences qu’était Beau Dommage sont plus identifiables. Mais ça reste un son de groupe. » Pierre s’étonne encore plus de ce que ses paroles sont devenues, une fois en musique : « Ça se peut que grâce au remixage, des oreilles de 13 ans entendent ce que j’ai écrit avec leurs références, que ça résonne dans leur monde. »

À la différence du coffret Revolver des Beatles, il n’y a pas de pistes de travail. Tout ce qui existait a été inclus dans le coffret L’album de famille. En prime, la pochette s’ouvre, et un dessin de Réal Godbout guide le marcheur à travers les lieux mentionnés dans les chansons. On aurait bien pris un mixage avec les voix seulement, comme sur le coffret Pet Sounds des Beach Boys.

« Notre but, réitère Michel, c’est de donner aux audiophiles — et encore plus aux générations futures — le plus fidèle témoin de notre création que la technologie de 2022 peut rendre. » Découvrir l’album remixé au présent de l’écoute. Et, oui, chacun la souhaite, la suite : un remixage du deuxième album, Où est passée la noce ?. « Pour l’avoir, va falloir le demander », précise Pierre, pragmatique.

Message au public et à la compagnie de disques. Traduction libre : vous êtes ben mieux !

Le coffret Revolver des Beatles: le cadeau de Peter Jackson

Louons le Seigneur. Des anneaux. C’est en effet au réalisateur Peter Jackson et à son équipe de magiciens que nous devons l’extraordinaire et inimaginable coffret Revolver, qui arrive en magasin aujourd’hui même (pas loin du Beau Dommage, on gage ?).

Justification de l’émoi : grâce à lui, Giles Martin, fils de sir George, a pu remixer le révolutionnaire
Revolver de 1966 à partir de bandes multipistes… qui n’existaient plus. Explication du miracle : ce mage de Peter a fourni les outils mis au point pour son documentaire The Beatles: Get Back, diffusé à Disney+ l’an dernier, une technologie de pointe qui, pour la première fois, permet de prendre un mixage et d’en extraire séparément, instrument par instrument, voix par voix, les éléments constitutifs de départ. Le procédé appartient à Jackson, et personne d’autre que lui n’en a profité depuis, jusqu’à ce que l’occasion se présente pour… les Beatles.

Entendre les pistes de Revolver différemment situées dans l’espace est une expérience hallucinante et révélatrice. Ça devait sonner comme ça en studio, se dit-on. Toutes les chansons y gagnent, enfin libérées de leur carcan de quatre pistes. La voix de John Lennon dans Tomorrow Never Knows est plus mystique, la batterie de Ringo plus immédiate, les bouts de rubans joués à l’envers voyagent dans la tête comme jamais auparavant. Même plongeon dans l’inconnu pour Yellow Submarine. Immédiateté poignante de la voix de Paul McCartney dans Here, There and Everywhere. Et ainsi de suite. Des heures de bonheur. On obtient AUSSI le mixage mono d’époque : fabuleux travail qui méritait de garder sa place.

S’ajoutent deux pleins disques de pistes de travail. Attendez de découvrir le premier état de Yellow
Submarine
, chantée par John et jouée en version folk. On ne pouvait pas imaginer la beauté toute nue de Love You To sans sitar : maintenant, on peut. Entendre George Martin et le quatuor de cordes discuter de la pertinence du vibrato pour certaines notes d’Eleanor Rigby ? Rien de moins qu’historique. Émerveillement à tous les détours, 63 pièces durant. C’est Revolver, déjà au sommet de la plupart des listes d’albums essentiels de l’histoire du rock, en mieux.

Revolver Special Edition (Super Deluxe)
​The Beatles, Apple/Universal

Beau Dommage. Édition remixée à partir des bandes maîtresses originales

★★★★★

Beau Dommage, Universal Canada



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