Milk & Bone: la nécessaire distance, l’essentiel rapprochement

Tout est conjugué au présent, désormais. «On se retrouve après une pause forcée, forcément différentes», constate Laurence Lafond-Beaulne (à droite), en compagnie de Camille Poliquin. Plus manifestement différentes. Plus conscientes d’elles-mêmes, ensemble et séparément. Chacune de son côté a eu le temps de se regarder.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Tout est conjugué au présent, désormais. «On se retrouve après une pause forcée, forcément différentes», constate Laurence Lafond-Beaulne (à droite), en compagnie de Camille Poliquin. Plus manifestement différentes. Plus conscientes d’elles-mêmes, ensemble et séparément. Chacune de son côté a eu le temps de se regarder.

La dernière fois, on était au balcon d’un grand studio de répétition. « À La Traque ! » s’exclament-elles à l’unisson. C’était au moment de la sortie de Deception Bay, en 2018. Quatre petites années de rien du tout nous séparent d’aujourd’hui, de la sortie du troisième album, Chrysalism, et des retrouvailles chaleureuses de ce matin d’octobre anormalement chaud, mais le souvenir semble plus lointain que les images en saisissantes couleurs qui nous parviennent à des milliards d’années-lumière par le télescope James Webb. Retrouvailles via Google Meet, Laurence Lafond-Beaulne à gauche, Camille Poliquin à droite. Contact sans contact. On n’est plus dans l’univers d’avant.

Il y a eu un shift dans notre manière d’exprimer ce qu’on ressent, on avait toujours écrit d’une certaine façon, sans se poser de questions. Là, on a voulu non seulement parler de nos relations avec les autres, mais de la relation de chacune avec elle-même.

D’avant la pandémie, bien sûr, mais aussi d’avant les Russes en Ukraine, d’avant la bombe brandie en épouvantail de film-d’horreur-potentiellement-pour-vrai, le monde d’avant les dictatures renforcées, l’inflation galopante, la peur généralisée de la suite. « Et d’avant notre passage à la trentaine », souligne Laurence en riant : ça compte dans une vie, mais moins que les changements climatiques. Quel prix paierons-nous pour cette rallonge d’été en automne ? La chanson d’ouverture de Chrysalism, Bigger Love, semble y répondre par une fin de non-recevoir : « No future for our kind /Fuck it let’s enjoy the ride ».

Forcément différentes

Tout est conjugué au présent, désormais. « On se retrouve après une pause forcée, forcément différentes », constate Laurence. Plus manifestement différentes. Plus conscientes d’elles-mêmes, ensemble et séparément. Chacune de son côté a eu le temps de se regarder. « On était depuis le début [en 2015] dans un tourbillon de tournées et d’enregistrements, c’est une business qui va vite, on n’avait jamais soufflé. » Camille va plus loin : « Il y a eu un shift dans notre manière d’exprimer ce qu’on ressent, on avait toujours écrit d’une certaine façon, sans se poser de questions. Là, on a voulu non seulement parler de nos relations avec les autres, mais de la relation de chacune avec elle-même. »

Avant, on pensait qu’on fonctionnait un peu tous pareils. Et puis non, le rapport à la solitude est vraiment très différent selon les gens, le besoin de connecter varie vraiment plus que je le pensais. Chacun a pu mesurer la place dont il a besoin hors de toute pression sociale. Et mesurer cette pression. On sort de tout ça avec plus de clarté, je pense.

On peut aussi lire les paroles comme si elles s’y répondaient. Une zone franche, sorte d’exutoire où tout est permis puisqu’il ne s’agit pas nommément de l’autre. Dans Time Alone, le pas n’est pas difficile à franchir : « Don’t let me go / I know I need to spend a lot of time alone / Don’t let me go / Don’t give up on all the promises we swore on. » Commentaire de Camille : « Time Alone, c’est d’abord sur une relation amoureuse que j’avais, mais ça peut très bien parler aussi de ma relation avec mon band, avec Laurence. C’est une chanson sur les besoins de base. » Besoin de solitude, besoin de savoir que l’autre n’est jamais loin.

Le temps de la redéfinition

Sensation assez universellement ressentie durant la pandémie, et qui demeure vive. Le monde d’avant et le monde d’après se distinguent par cette façon d’être ensemble : comment être seul, comment être à deux, entre amis, en groupe, comment se comporter en société. « Avant, on pensait qu’on fonctionnait un peu tous pareils, explique Laurence à son tour. Et puis non, le rapport à la solitude est vraiment très différent selon les gens, le besoin de connecter varie vraiment plus que je le pensais. Chacun a pu mesurer la place dont il a besoin hors de toute pression sociale. Et mesurer cette pression. On sort de tout ça avec plus de clarté, je pense. »

Ça se lit et ça s’entend. Chrysalism en bénéficie dans le propos et dans la forme. Ainsi, la chanson Object of Fun dénonce et affirme à la fois : la masculinité toxique existe au quotidien (« eyes on me when I lose »), elles s’y opposent, et revendiquent un espace sain pour être entièrement elle-mêmes : « I exist in full / I’m a person of this Earth too / I wake up in the morning / I equal all my sums ».

À travers le mondeet au Centre Phi

Chose certaine, leurs chansons résonnent. De toutes les façons. Elles sont entendues dans des films, des séries télé, et même dans un jeu vidéo « non officiel » sur YouTube. Toutes les voies d’accès sont empruntées. Et les centaines de milliers d’écoutes s’additionnent à d’autres centaines de milliers d’écoutes. « C’est assez extraordinaire », se réjouit Camille, un peu époustouflée par l’ampleur du phénomène. « Ça a continué pour nous pendant la pandémie, ça se propage de plus en plus. On peut même suivre la progression, savoir qu’à Bangkok, par exemple, il y a tout un engouement pour telle chanson. » Laurence sourit : « On est amies, on est collègues, mais on est aussi femmes d’affaires. On suit de près ce qui se passe. »

Et ce qui se passera bientôt, elles en trépignent de joie par écrans juxtaposés, c’est le retour à la scène. L’idée est belle : ça va repartir là où tout a démarré, au Centre Phi, en février 2023. Il faut bien dire que l’album est fait pour être reçu physiquement d’abord, plus que jamais électro-pop dansant. Comme si la nécessité de vivre intensément maintenant accélérait d’autant la pulsation. Et les paroles ? Camille leur donne le temps. « J’aime l’idée que c’est seulement à la troisième écoute, avec des écouteurs, que les gens comprennent de quoi les chansons parlent. Ça devient comme un secret entre nous et chaque personne. » Exutoire des corps, puis approfondissement des sentiments. « C’est très bien comme ça. »

Chrysalism

Milk & Bone, Bonsound

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