«Midnights»: les nuits blanches de Taylor Swift

Avec «Midnights», Taylor Swift marque son retour à la pop synthétique après deux albums folk et art rock.
Photo: Arturo Holmes Getty Images via Agence France-Presse Avec «Midnights», Taylor Swift marque son retour à la pop synthétique après deux albums folk et art rock.

Qu’est-ce qui empêche Taylor Swift de dormir ? Ses dilemmes amoureux et les cicatrices qu’ils ont laissées ; la pression induite par l’insistance du regard qu’on porte sur sa célèbre personne ; l’anxiété ; le doute ; le besoin de prouver, à ses détracteurs notamment, qu’elle est capable du meilleur. Bref, rien qu’elle n’a pas déjà raconté dans sa discographie, à laquelle il faut maintenant ajouter Midnights, un attendrissant, mais inégal dixième album, marquant son retour à la pop synthétique, après deux albums pandémiques où elle s’était réfugiée dans le folk et l’art rock.

Parus en 2020, Folklore et Evermore, conçus, orchestrés et enregistrés avec l’aide des frères Aaron et Bryce Dessner du groupe The National, répondaient avec justesse à l’atmosphère confinée du moment, ce que les Grammys ont souligné en le sacrant premier Album de l’année. La paire d’albums a également gonflé la notoriété de Taylor Swift à titre d’autrice-compositrice, son style de chanson en forme de confidences s’étant bonifié d’images bien trouvées et de phrases mieux tournées.

Ce talent, elle l’injecte aujourd’hui dans une pop noyée dans les synthés, posée sur des lignes de basses caoutchouteuses — la texture conférant cette unité de ton aux chansons de l’album — et une variété de rythmiques allant du trap allégé au house tempéré, comme si la musicienne signalait vouloir reprendre l’escalade vers le sommet des palmarès radio, là où elle nous avait laissés avec l’album Lover en 2019.

Sinon en plus contrit. Sans mélodies coquines comme celles des refrains de ME et de You Need To Calm Down. Sans les rythmiques clinquantes et bondissantes de The Man, toutes extraites de Lover. Retour à la synth pop et à l’electro-pop, donc, mais sans les succès radio évidents qui peuplaient ses précédents disques — exception faite, peut-être, de la très bonne et très new wave, Karma, logée en fin d’album.

Il y a cette ambiance, ce climat, traversant Midnights, lequel porte très clairement la marque du réalisateur et collaborateur régulier Jack Antonoff. Il épate par son méticuleux et soigné design sonore, mais déroute souvent dans les effets de studio qu’il appose à la voix de Swift, la faisant sonner parfois plus cristalline ou trop souvent étouffée (sur la menaçante et squelettique Vigilante Shit, notamment), éteinte. Sur Midnight Rain, Swift et Antonoff prennent le plus audacieux risque esthétique, transformant complètement le timbre et la tessiture de la voix durant le refrain sans rythme, sinon celui de deux mains qui se frappent.

Le titre dénote à lui seul le caractère noctambule de ces chansons généralement douces ; passé les solides Lavender Haze et Maroon en ouverture, Taylor Swift plonge au coeur de ses nuits avec la rampante et tragique Anti-Hero, une des plus réussies de l’album. En revanche, la suivante Snow on the Beach déçoit, considérant qu’il s’agit d’un duo avec une autre artiste récemment adulée pour sa plume, Lana Del Ray. Cordes précieuses, guitares ondulatoires, voix auréolées d’échos et mélodie banale. Dommage. Composée et interprétée avec l’amoureux de l’artiste, Joe Alwyn (sous son nom de plume William Bowery), Sweet Nothing touche droit au coeur avec son texte apaisé et transi d’amour. Elle aurait parfaitement conclu cet album d’electro-pop aigre-douce, mais Swift a plutôt choisi d’en servir une dernière plus rythmée en finale, Mastermind. Puis, sept autres, apparues sur les plates-formes au milieu de la nuit : ces « 3am songs » forment un agréable coda à Midnights, album prudent dans sa forme, mais inspiré dans ses textes.

Midnights

★★★ 1/2

Taylor Swift, Republic Records

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