En découdre avec Beethoven

Louis Lortie
Elias Photography Louis Lortie

Le concert de Louis Lortie à la salle Bourgie, mercredi, le quatrième de son parcours à travers les Sonates de Beethoven, culminait de toute évidence avec la Sonate n° 29, « Hammerklavier ». Mais quid des quatre autres au programme et à quoi bon ?

C’est notre première expérience d’un marathon Beethoven en tant que tel : une enfilade de sonates pour compléter une intégrale. Et autant le dire franchement, nous avons trouvé cela totalement inepte. En degré d’intérêt, cela égalait facilement le fait de voir un nerd aligner par coeur les cinquante premières décimales du nombre pi.

Quel est le problème ? L’impression d’assister à une soirée sportive (tout le contraire de l’art) dans une discipline, « l’intégralité », née industriellement de manière factice au XXe siècle et qui n’a rien à voir avec un éclairage pertinent servant les oeuvres, la musique et sa compréhension.

Dans un même moule

 

En l’occurrence, Louis Lortie déroulait mercredi un cadre sonore assez standard, résonant volontiers dans un discours athlétique et crispé aux forte durs et tendus. Tout cela amenait certes à la Hammerklavier, mais au détriment des Sonates n° 24, quasiment bâclée, et n° 25, meilleure mais trop violentée par rapport à sa sympathique désinvolture. Toute la démarche, dépourvue de grâce, tenait d’une sorte de minéralité, comme si tout se devait d’anticiper l’Opus 106.

Mais, et c’est là l’ineptie de l’exercice, en 1809, à l’époque des Sonates nos 24 et 25, on en est très loin : ce n’est pas le même Beethoven, ce ne sont pas les mêmes forte, ce n’est pas cette crispation et tension. Et ça ne l’est pas non plus dans le « sentiment et l’expression » de la 27e Sonate. Toutes ces singularités sont passées à la moulinette du processus, du défi sportif et de la lapidaire impatience. Le style déployé convient mieux à la 28e Sonate, op. 101, que l’on compte dans le groupe des « dernières ».

Mais là, on commence à se poser une autre question : pourquoi avoir convoqué un Bösendorfer, piano réputé plutôt « tendre », pour le violenter ainsi ? Une question à laquelle la Hammerklavier sera loin de répondre…

Évidemment, Louis Lortie attendait de se montrer sous son meilleur jour dans « sa » Hammerklavier. Autant la première partie du concert semblait étrangement impatiente, autant le 1er volet de la sonate l’était aussi. Avec le mouvement lent, c’est comme si les choses sérieuses commençaient : dosage millimétré de la pédale, hiérarchie des dynamiques, aigus lumineux, phrasés admirables et puis une fugue finale (4e mouvement) intraitable, implacable.

C’est vrai qu’on était venu pour cela. Mais c’est évident que, dans l’absolu, un programme avec, par exemple, une Partita de Bach, la pause et la 29e Sonate aurait eu un impact nettement plus fort permettant au pianiste de gérer son influx et ses priorités, pleinement et artistiquement. Tel qu’il a été vécu hier, avec une musique inégale, indifférenciée, enchaînée et lissée, l’exercice s’apparente donc bel et bien à l’ineptie d’aligner par coeur les cinquante premières décimales du nombre pi.

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