Yannick Nézet-Séguin et la force de la conviction

Yannick Nézet-Séguin a transmis, dimanche, au public sa foi en un programme original et audacieux.
François Goupil Yannick Nézet-Séguin a transmis, dimanche, au public sa foi en un programme original et audacieux.

C’est avec un concert de son soliste en résidence, le flûtiste du Philharmonique de Berlin Emmanuel Pahud, que l’Orchestre Métropolitain a repris sa longue tradition des concerts en arrondissements, interrompus par la pandémie. Couronnement de la semaine, la présentation du programme dimanche à la Maison symphonique a révélé, notamment, une superbe orchestration de la Sonate pour flûte de Poulenc.

Règle d’or : on ne programmera jamais trop de Francis Poulenc. Combien de fois a-t-on entendu le Concerto pour piano, le Concerto pour 2 pianos ou Aubade par rapport au déluge de présentations du Concerto en sol de Ravel ? Et nous parlons là d’oeuvres de qualité équivalente. Qui en doute cherchera sur Internet « Poulenc Argerich Kang 2 pianos » et tombera sur une vidéo diffusée il y a deux semaines par la radio de Hambourg…

Un habile orchestrateur

 

En ce qui concerne dimanche, c’est une admirable orchestration par Lennox Berkeley de la Sonate pour flûte et piano (1957) qui nous a été révélée. Superbe travail, qui atténue un peu le rôle moteur de la flûte dans le 1er volet, dont Pahud souligne la mélancolie initiale, mais qui donne une étoffe automnale au mouvement lent, comme une version apaisée de Dialogues des Carmélites, et préserve tout le pétillant du Finale. C’est une superbe contribution au répertoire flûte et orchestre.

Le Concertino de Chaminade (1902) est un morceau de virtuosité composé pour des étudiants. Dans le Piu animato, Emmanuel Pahud éblouit par un souffle qui semble infini. L’inspiration de la compositrice se compare un peu au Max Bruch de la Sérénade pour violon et orchestre (1900). C’est dire que ça plafonne un peu et qu’on n’a pas forcément envie de réentendre la chose. En la matière, le couplage de Poulenc avec le Concerto andalou de Thomas de Hartmann serait peut-être une bonne idée en ce moment. Hartmann, d’origine ukrainienne, vivait à Paris et a composé cette pièce de 11 minutes, comme Poulenc, pour Jean-Pierre Rampal.

En ouverture de concert, Yannick Nézet-Séguin a dirigé une version très mélancolique de la Petite suite de Debussy. Il en évacue la candeur et la simplicité pour en faire, notamment dans les trois premiers mouvements, un regard rêveur et nostalgique sur l’enfance perdue. Totale extrapolation interprétative, certes, mais suave et cohérente dans le rendu, de laquelle on aura noté la souplesse de l’épisode central du dernier volet.

Farrenc sous un autre angle

 

Il n’y a sans doute qu’un chef au monde pour faire de l’exécution de la 1re Symphonie de Louise Farrenc une sorte de « happening », trois jours après une 10e de Chostakovitch à écorner les boeufs par l’OSM dans cette même salle.

Mais ce chef, c’est Yannick Nézet-Séguin ! La tâche était quasiment impossible, et il l’a accomplie, devant les yeux de Rafael Payare venu confraternellement, une nouvelle fois, assister au concert de son confrère. Alors que la 1re Symphonie de Farrenc est habituellement placée dans une lignée esthétique proche de la 4e Symphonie de Schubert ou des Symphonies de Weber, en une phrase Nézet-Séguin a su semer le doute, parlant de « Sturm und Drang romantique » et de rapport avec Berlioz. La « détermination et fureur sans violence » qu’il y voit, on l’a sentie dans un 1er mouvement scandé par des timbales aux baguettes sèches et des trompettes à vif. Et, oui, sous cet angle, le traitement des bois du 2e mouvement a des échos du Roméo et Juliette de Berlioz créé trois ans auparavant. Résultat de ces paroles transformées en actes par la force de la conviction qui gagne tant les musiciens que le public : on écoute Louise Farrenc autrement et on passe un dimanche après-midi musical d’une intensité inespérée.

La liste des laissés-pour-compte qui s’offre désormais à Yannick Nézet-Séguin est longue et comprend par exemple Marie Jaëll et Théodore Gouvy. L’Alsacienne et le Lorrain, qui font jeu égal avec Farrenc à notre avis, subissaient un autre type de malédiction : passer pour des Allemands aux yeux des Français et pour des Français aux yeux des Allemands.

Pahud sous un air de France

Debussy : Petite suite (orch. Busser). Chaminade : Concertino pour flûte et orchestre. Poulenc : Sonate pour flûte et piano (orch. L. Berkeley). Farrenc : Symphonie n° 1. Emmanuel Pahud (flûte), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique, dimanche 16 octobre 2022.

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