Les autoproducteurs attendent encore d’être reconnus par la SODEC

Près de 80% des artistes seraient aujourd’hui des autoproducteurs, selon la SOPROQ.
Photo: Yan Yong Getty Images Près de 80% des artistes seraient aujourd’hui des autoproducteurs, selon la SOPROQ.

Le déclin vertigineux des ventes d’albums pousse de plus en plus d’artistes à s’autoproduire plutôt qu’à signer avec une maison de disques. Or, ceux qui font cavalier seul ne sont toujours pas pris en compte par la SODEC, le plus important bailleur de fonds du milieu culturel. Des programmes de subventions devraient être mis en place prochainement pour les autoproducteurs, mais se font toujours attendre.

La Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), comme son nom l’indique, vient en aide aux « entreprises culturelles », ce qui, dans le milieu de la musique, revient à parler des boîtes de production, des maisons de disques ou encore des éditeurs. La plupart des artistes qui s’autoproduisent sont eux aussi incorporés en tant qu’entreprise, mais les critères de nombreux programmes mis en place par la SODEC les excluent à l’heure actuelle.

Par exemple, pour avoir droit en totalité au nouveau Programme d’aide à l’édition musicale, les entreprises doivent avoir sous contrat au moins trois artistes qui ne sont pas actionnaires de l’entreprise. Or, les artistes qui s’autoproduisent sont certes considérés légalement comme des compagnies, mais ils ne représentent pas d’autres artistes, et ils sont très souvent l’unique actionnaire de leur entreprise.

Des exigences qui révoltent Guillaume Déziel, l’ancien gérant du groupe Misteur Valaire, qui était il y a une dizaine d’années un pionnier de l’autoproduction. « On roulait avec un demi-million de chiffres d’affaires, avec neuf personnes à temps plein sur le payroll, mais on n’était pas considéré comme une entreprise culturelle. Vu que cinq des neuf actionnaires étaient des gars de Misteur Valaire, on ne s’était pas qualifié. C’était comme ça à l’époque, et ça n’a pas changé. Ça ne va pas bien ! » déplore celui qui est aujourd’hui consultant dans l’industrie de la musique.

En mai 2021, il avait été l’instigateur d’une lettre ouverte réunissant une centaine d’artistes et exigeant que la SODEC considère les autoproducteurs. Cette semaine, il s’est à nouveau insurgé sur les réseaux sociaux que la situation ne soit pas réglée depuis.

Nouvelle réalité

 

Il regrette cette fois que plusieurs artistes indépendants n’auront pas droit à une aide pleine et entière pour assumer leur propre édition musicale, ce qui consiste grosso modo à valoriser leur catalogue. C’est le cas de l’autrice-compositrice-interprète Andréanne A. Malette, qui s’autoproduit depuis cinq ans.

« Pour être admissible, il faudrait que je prenne sous mon aile d’autres artistes. Mais si je fais ça, ma carrière meurt. Ce n’est ni à mon avantage ni dans celui des autres », explique-t-elle, en précisant qu’autrement, s’autoproduire est beaucoup plus avantageux dans le contexte actuel que d’être lié à un producteur ou à une maison de disques.

Selon le rapport annuel 2019-2020 de la SOPROQ, un organisme à but non lucratif qui gère les droits des producteurs, près de 80% de ses membres sont des autoproducteurs. Tous n’ont cependant pas le même niveau d’indépendance, certains faisant affaire tantôt avec un éditeur, tantôt avec une maison de disques ou un producteur, au cas par cas. Andréanne A. Malette est sûre que la SODEC finira par s’adapter à cette nouvelle conjoncture dans l’industrie de la musique.

Optimisme

 

En juin 2021, l’Assemblée nationale avait voté à l’unanimité une motion pour que la SODEC, une société d’État, reconnaisse les artistes autoproducteurs. « Il y a beaucoup de travail qui s’est fait dans les derniers mois, et je sais qu’il y a des programmes qui s’en viennent. Mais les critères d’admission au nouveau programme d’édition montrent qu’il y a encore du chemin à faire, que ce n’est encore qu’un début », souligne le président de la Guilde des musiciens, Luc Fortin.

M. Fortin croit que la voix des autoproducteurs n’est peut-être pas assez à la table des décisions de la SODEC, là où les principales maisons de disques, les gros producteurs et les éditeurs québécois sont tous bien représentés. Membre de la Commission du disque de la SODEC, le fondateur du Regroupement des artisans de la musique (RAM), David Bussières, n’a pas ménagé d’efforts dans les derniers mois pour que l’institution s’adapte à la réalité des autoproducteurs.

« Il faut comprendre que le nouveau programme pour l’édition a été pensé il y a probablement deux ans. Depuis, il y a eu un changement de paradigme complet au sein de la SODEC. Mais malheureusement, les changements qu’on espère n’arrivent pas du jour au lendemain », ajoute l’artiste du duo Alfa Rococo.

La SODEC assure en effet que des programmes spécifiques pour les autoproducteurs seront mis en place pour 2023. Un rapport à cet effet devrait être déposé d’ici le début novembre. Le processus suit son cours, et se poursuivra, même si un changement survient la semaine prochaine à la tête du ministère de la Culture lors du dévoilement du nouveau conseil des ministres, renchérit David Bussières.

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