«The Met: Live in HD», un phénomène vacillant

Sondra Radvanovsky en Médée dans la production qui ouvrira la saison du Metropolitan Opera au cinéma le samedi 22 octobre.
Marty Sohl / Met Opera Sondra Radvanovsky en Médée dans la production qui ouvrira la saison du Metropolitan Opera au cinéma le samedi 22 octobre.

Effet collatéral de la pandémie, le Metropolitan Opera de New York a vu fondre l’auditoire de ses diffusions d’opéra en direct au cinéma. L’institution contre-attaque dès cette semaine en proposant The Met: Live at Home, qui permettra, officiellement, de toucher les auditoires éloignés des salles obscures.

En lançant, au tournant de l’année 2007, la diffusion en direct de spectacles dans les salles de cinéma, le Metropolitan Opera induisait une révolution dans le paysage musical. « Ce n’est pas seulement “comme si vous y étiez”, c’est quasiment “mieux que si vous y étiez” », pour reprendre les termes de notre première couverture en janvier 2007.

Parallèlement, le nouveau phénomène prouvait l’existence d’un public plus vaste qu’on le pensait, prompt à assister à des représentations diurnes délocalisées à une tarification plus ou moins indolore (20 dollars). Dans la période de maturité économique du modèle, entre 2009 et 2019, le Met et ses cinémas associés auront vendu dans plus de 70 pays et plus de 2000 salles entre 2,3 et 2,6 millions de billets de The Met: Live in HD par saison.

Une chute

Il y a une dizaine d’années, les jours de prévente des abonnements, des scènes de cohue se déroulaient ici devant les cinémas participants. Cinquième pays en nombre de salles, derrière les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France, le Canada est le troisième marché de The Met: Live in HD derrière les États-Unis et l’Allemagne. À l’aube de cette saison 2022-2023, qui s’ouvrira samedi prochain avec Médée de Cherubini, plus personne ne se bat pour des billets et des abonnements. La saison 2021-2022, entre fermetures et réouvertures de salles, a été sinistrée et le redémarrage est plus que lent.

C’est dans ce contexte que le Met lance, lundi prochain, The Met: Live at Home. L’offre ne vise pas à se substituer aux cinémas, car elle est géolocalisée. Peter Gelb, directeur général du Metropolitan Opera, a accepté d’accorder une entrevue au Devoir pour faire le point.

« Nous sommes liés aux cinémas et je crois toujours que, lorsque le large public sera à l’aise avec une COVID endémique, l’expérience au cinéma, en groupe sur grand écran, est la plus satisfaisante et en phase avec l’expérience à l’opéra. »

En lançant The Met: Live at Home, le Metropolitan Opera a pris bien soin de ne pas tailler des croupières à ses partenaires de toujours. L’offre ne se substitue pas au cinéma et l’accès à la diffusion ne sera possible que sur des ordinateurs dont la géolocalisation activée atteste d’un éloignement avec une salle de cinéma diffusant la représentation. « Au Canada, ce sera 16 milles [25,75 km] », nous dit Peter Gelb.

À l’origine, le Met avait favorisé la diffusion en salle par choix esthétique et stratégique, une option que Le Devoir avait exposée en 2014 dans un article comparant les plans d’affaires, opposés, des opéras de New York et de Vienne. « Le phénomène social de personnes se rassemblant dans un cinéma pour partager une représentation est capital », nous avait alors déclaré le directeur du Met. Lors de cette entrevue, il nous avait exposé les données économiques entourant The Met: Live in HD. « Le coût moyen d’un programme est d’environ un million de dollars, nous percevons la moitié du prix des billets, soit 10 $. Le point mort est donc autour de 100 000 spectateurs. […] Entre le direct et les reprises, le Met attire en moyenne de 225 000 à 250 000 spectateurs par spectacle au cinéma. » On apprenait aussi qu’un opéra « pointu » faisait autour de 130 000 entrées et qu’un « tube » du répertoire comme Tosca dépassait 300 000.

« Je suis surpris de vous avoir donné tant d’informations détaillées à l’époque, même si je suis sûr de l’avoir fait. Ce que je peux vous dire pour l’après-2014, c’est que nous sommes arrivés à un plateau. Les chiffres que vous mentionnez correspondent au marché mature qui s’est maintenu ainsi jusqu’à la pandémie », explique Peter Gelb.

La dernière saison de référence est donc 2018-2019, puisque 2019-2020 s’est interrompue en mars et 2020-2021 a été entièrement annulée. Une saison The Met: Live in HD a bien eu lieu en 2021-2022, mais elle a été durement affectée. « Les auditoires étaient plus réduits, car parfois les cinémas n’étaient même pas ouverts, parfois il y avait des limitations de capacité de salle. Par ailleurs, le public âgé était craintif même quand il aurait pu se rendre en salle », constate le patron du Metropolitan Opera.

Impossible de savoir ce que sont devenus les baromètres de type 300 000 pour Tosca, qui auraient pu s’appliquer en 2021-2022 à Rigoletto ou à Turandot, ou les chiffres pour des productions difficiles à vendre comme les opéras contemporains Fire Shut Up in My Bones de Terence Blanchard ou Eurydice de Matthew Aucoin. « Selon la place d’un spectacle dans la saison, il était plus ou moins affecté par les circonstances. En janvier 2022, avec le variant Omicron, tout le monde a arrêté d’aller au cinéma, donc on ne peut pas tirer de conclusion : c’est la pandémie qui a dicté les choses », plaide Peter Gelb, qui consent à dire qu’en ce qui concerne les entrées, le résultat global se situe à « moins de la moitié » des chiffres habituels.

Visions d’avenir

Le directeur du Met ne craint pas pour l’heure de perdre le soutien des salles obscures. « Les cinémas restent liés à nous, car toute l’industrie du cinéma a pâti, notamment l’offre destinée à un public adulte ou plus âgé… Les seuls succès en salle ont été des films visant des adolescents et de jeunes adultes. Donc, je ne pense pas que les cinémas se disent que notre auditoire en particulier aurait tellement chuté qu’ils ne voudraient pas continuer. Par ailleurs, l’engagement de Cineplex au Canada est très fort. »

Peter Gelb avoue que « certains exploitants souhaitent que le Met ne diffuse que des opéras célèbres ». Mais il ne compte pas modifier sa stratégie : « Si nous faisons cela, nous allons arriver à court de titres rapidement et nous voulons rester fidèles à l’idée que la saison au cinéma reflète la saison en salle. Notre programmation est de plus en plus orientée vers l’introduction de nouvelles œuvres, jamais jouées au Met. Nous ne l’avons pas encore annoncé, mais il y en aura quatre en 2023-2024 et nous voulons qu’elles fassent partie de notre saison au cinéma. Car enrichir le répertoire avec de nouvelles œuvres, c’est forger l’avenir de l’art lyrique. Je suis engagé dans cette voie, Yannick [Nézet-Séguin, directeur musical du Met] aussi, car c’est une question de survie de notre discipline artistique. »

Accorder l’engouement du public en salle de cinéma à celui du public new-yorkais à l’égard de ces initiatives de renouvellement du répertoire sera l’un des principaux défis des prochaines années. Peter Gelb en est tout à fait conscient : « Il nous faut miser sur le fait que notre public au cinéma nous suive. » Mais il est convaincu que l’opéra doit « refléter la vie des gens », prenant exemple sur Fire Shut Up in My Bones, qui avait drainé un public plus jeune et plus diversifié en salle à New York.

Peter Gelb se refuse à prédire que le Met reviendra au cinéma à ses chiffres d’antan. « Quelque chose va revenir. Peut-être pas à ce niveau. Personne n’est plus sûr de rien. Mais avec The Met: Live at Home, nous augmentons la palette et les possibilités. C’est donc un développement potentiel. Il y a, par exemple, des pays mal desservis, comme le berceau de l’opéra, l’Italie, où un seul cinéma diffuse le Met. » La nouvelle initiative permettra d’apporter les productions du Met dans les foyers italiens.

Par ailleurs, la pandémie a créé un public accoutumé à la webdiffusion artistique : « Nous voulons être certains que tout le monde peut avoir accès au produit, alors que de plus en plus de gens ont de grands écrans et de bons systèmes de son. » Au début de la pandémie, le Met avait ainsi offert ses webdiffusions. « Nous avons reçu beaucoup de courriels de gratitude dans les premiers mois, quand tout le monde était à la maison. Je suis sûr que nous avons généré de nouveaux amateurs d’opéra. Et, factuellement, nous avons doublé les abonnés au service Metropolitan Opera on Demand. Nous avions 15 000 abonnés et après six mois de pandémie, ils étaient plus de 30 000. »

La question de la suppression de la géolocalisation, qui permettrait aux consommateurs de choisir entre cinéma et domicile et d’opter, dans ce dernier cas, pour des sous-titres français, n’est pas encore à l’ordre du jour. « Nos partenaires ne seraient pas contents. S’agissant du Canada, nous travaillons très bien avec Cineplex, et il faut voir ce qui se passera cette saison. » Une saison pour laquelle Peter Gelb se montre « raisonnablement optimiste ».

Saison 2022-2023

22 octobre. Médée (Cherubini)

5 novembre. La Traviata (Verdi)

10 décembre. The Hours (Puts)

14 janvier. Fedora (Giordano)

18 mars. Lohengrin (Wagner)
1er avril. Falstaff (Verdi)

15 avril. Le chevalier à la rose (Strauss)

29 avril. Champion (Blanchard)

20 mai. Don Giovanni (Mozart)

3 juin. La flûte enchantée (Mozart)

En concert cette semaine

Louis Lortie joue Beethoven dimanche (14 h 30), mardi, mercredi et jeudi (19 h 30) à la salle Bourgie.
 

L’Orchestre classique de Montréal célèbre Boris Brott mardi à 19 h 30 à la salle Pierre Mercure.

Don Pasquale de Donizetti prend l’affiche à l’Opéra de Québec, samedi prochain 22 octobre, au Grand Théâtre.



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