Shreez, porte-parole de son univers rap

Le rappeur Shreez a grandi dans le quartier Fabreville de Laval, mais dit aujourd’hui incarner le son de Montréal, où il habite.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le rappeur Shreez a grandi dans le quartier Fabreville de Laval, mais dit aujourd’hui incarner le son de Montréal, où il habite.

Deux ans presque jour pour jour après la parution d’On frap, le rappeur Shreez récidive avec Je suis canicule, album avec lequel il gravit un nouvel échelon dans son accession au sommet du rap québécois. Ça saute aux oreilles dès la biographique Plastique en ouverture, le jeune musicien a fait un bond de géant, autant grâce à la polyvalence de ses idées musicales qu’à sa prosodie, qui ne se résume désormais plus à scander les slogans — « On fouette ! », « On frappe ! » — l’ayant rendu instantanément reconnaissable sur la scène. Conversation avec l’intéressé et son petit comité.

Shreez ne se balade plus seul. Arrivé à l’avance au café où le rendez-vous avait été fixé, il avait entraîné ses amis. P.C., compositeur à ses heures et surtout manager. Joseph, qui prendra des photos durant notre conversation sur la terrasse longeant le trottoir. Et Alain, la tête calée dans le capuchon de son coton ouaté gris, mieux connu sous son nom de plume Alain Terieur, rien de moins que l’un des beatmakers les plus sollicités de la scène rap actuelle. Les gars forment une partie de l’équipe de Canicule Records, maison de disques cofondée par Shreez et Tizzo (qui passe dire bonjour sur la chanson Fido), et qui édite ce nouvel album, en collaboration avec Disques 7ième Ciel, « qui nous appuie, nous conseille et nous permet d’atteindre un autre niveau ».

« Ça te dérange si je fume ? » demande poliment Shreez. L’après-midi est radieux dans Rosemont, les membres du quatuor se passent le joint qui émousse la timidité avouée du rappeur. « C’est vrai que je suis un gars timide, mais je commence à m’habituer », dit-il à propos de l’attention qu’on lui porte depuis son premier album.

Il a grandi dans le quartier Fabreville de Laval, mais dit aujourd’hui incarner le son de Montréal, où il habite. « Je glisse beaucoup de mots en créole quand je rappe, mais je ne rappe pas à 100 % en créole » haïtien, qu’il parle, mais n’écrit qu’à l’oreille. « Ça va m’arriver d’écrire des bars [strophes] au complet en créole, je l’ai fait pour Mystique », duo avec le collègue Rosalvo, paru il y a deux ans.

« Mon rap est Montréal, tranche Shreez, et à Montréal, beaucoup de gens ajoutent des mots ou des expressions créoles quand ils parlent. »

Le sujet des racines haïtiennes du musicien et de l’expression créole était sur la table en raison d’une des 16 chansons de l’album, intitulée Souper. La plus novatrice, la plus visionnaire du lot, autrement composée de plusieurs de ces rythmiques drill qu’il affectionne depuis plusieurs années — « C’est ma saveur ! » annonce Shreez. Cette saveur, on la reconnaît sur La vie rapide (avec Soft, autre membre de Canicule Records) et la puissante Tout c’que j’connais, laquelle emprunte même aux codes de la recette britannique du drill, ce son de basse qui zigzague sous les percussions et semble hoqueter au détour d’une mesure.

Souper, au contraire, n’emprunte rien à personne, ce qui la rend si unique. « C’est la chanson qu’on a mis le plus de temps à faire, parce qu’elle n’était pas kompa à l’origine », explique-t-il. « À chaque nouveau projet, j’ai besoin d’essayer d’explorer tout ce que je pense être capable de faire — pas envie de faire 50 fois la même chanson. C’est pour ça que sur l’album, y a plein d’ambiances différentes », rugueuse sur SPORT et Tout c’que j’connais (musique signée P.C.), plus tendre et réfléchie sur l’extrait Cercle vicieux (avec Lebza Khey), coulante sur Coffre-fort en duo avec Souldia, pop et légère sur OQP avec Izzy-S ou encore Sablier, avec la jeune chanteuse Naida.

« J’te veux pour dîner, collation, souper », chantonne-t-il à l’objet de son attention sur Souper. Au milieu de cette racoleuse chanson romantique, le rythme se retourne en une fusion kompa-R&B, avec ses sons de claviers distinctifs, et les voix de deux jeunes artistes de cette populaire scène créole, Dee End et Massiv3, nous mènent jusqu’à la fin du titre. Si l’argot franco-créole est typiquement montréalais, cette musique le serait tout autant, interprétation contemporaine du rap, du R&B et du kompa, distincte du kompa-trap populaire en Haïti et dans sa diaspora.

Et montréalais, Shreez dit aussi l’être dans les thèmes de Je suis canicule. Une ville, un esprit, avec ses bons et ses moins bons côtés, ces derniers faisant davantage l’actualité depuis plusieurs mois. « Ouais, par moments, c’est aussi pire qu’on le dit, mais pas pour moi », assure Shreez, qui tient d’ailleurs à préciser que l’expression « être dans le trafic » qu’il emploie dans la chanson Plastique ne fait pas référence à la contrebande, mais bien au fait de s’occuper de ses affaires. « Être dehors dans le trafic. C’est une façon de parler, tu comprends ? Je fais mes affaires, toujours dehors — pas de trafic de drogue, je n’ai jamais été là-dedans. »

« Mon rap raconte une réalité, poursuit Shreez. Des fois, ce sont des choses dont j’ai été témoin, parfois, que d’autres que moi ont vécues. C’est ma manière d’être le porte-parole de notre univers. »

Je suis canicule

Shreez, Canicule Records /  Disques 7ième Ciel. Le concert de lancement aura lieu le 4 novembre au Club Soda, à l’affiche du festival Coup de coeur francophone.

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