L’ascèse musicale selon Hopkinson Smith

Hopkinson Smith
Philippe Gontier Hopkinson Smith

Un public modeste mais admirable est venu écouter Hopkinson Smith, le grand prêtre du luth, à la salle Bourgie jeudi. On aurait entendu une mouche voler et c’est tant mieux, car un récital de luth demande de l’auditeur une concentration sans commune mesure avec les autres disciplines musicales.

Écouter du luth ou du théorbe au disque, c’est inviter un instrumentiste dans un environnement domestique que l’on cerne et que l’on maîtrise. C’est chose très agréable, surtout que l’on adapte le niveau d’écoute à ce qui nous convient. Par ailleurs, nombre de disques (Hopkinson Smith chez Naïve, Jakob Lindberg chez BIs, Paul Beier chez Stradivarius) sont très bien enregistrés.

Aller au concert, c’est tout autre chose. Il y a ce gars au loin sur une chaise avec sa « petite guitare ventrue », émettant par un gratouillis subtil des sons s’échelonnant entre le faible, le très faible et l’infinitésimal. Le premier effort consiste à comprendre où l’on est et ce qui se passe. Le temps d’adaptation est différent selon les individus.

Les débuts de l’édition

Le répertoire, ensuite, rend les choses plus ou moins difficiles. Ce récital nous plongeait dans la première décennie du XVIe siècle. Hopkinson Smith rappelait dans la notice qu’Ottaviano Petrucci, inaugurant l’imprimerie musicale en 1501, fut le premier éditeur de musique polyphonique.

Le luthiste a choisi de mettre en avant les oeuvres de Joan Ambroso Dalza et Francesco Spinacino publiées en 1507 et 1508. Les différences sont notables : Danza est un luthiste « d’agrément » dont la créativité populaire se fonde sur des danses et des ritournelles (on renonce à calculer le nombre de répétitions d’une même formule mélodique dans Caldibi castelgliano), alors que Spinacino est un intellectuel qui semble triturer l’instrument pour en explorer les possibilités expressives. Dans la notice, Smith, constatant un manque de fiabilité de l’édition originale, assume une audace dans la reconstruction des oeuvres de Spinacino. « Le seul choix qui s’offre, c’est soit de les laisser telles quelles et de ne pas les jouer, soit d’en retisser les fils dans une trame plausible et convaincante, comme toute oeuvre d’art doit l’être », écrit-il.

On oublie en effet trop souvent que l’art de l’interprète baroque se double d’un art de « re-compositeur » que ce soit pour une restauration de partitions (Jordi Savall et Sainte-Colombe) ou pour l’orchestration d’opéras de Monteverdi par exemple. Hopkinson Smith ajoute à cela une réflexion sur une manière singulière d’accorder son luth à six choeurs (soit cinq doubles cordes et une corde simple). Un peu comme András Schiff dans Bach, Hopkinson Smith est non seulement un interprète sensible mais aussi un savant qui domine intellectuellement le sujet qu’il magnifie.

Au fur et à mesure

Cela dit, cette ascèse musicale, fruit de recherches historiques et d’une science musicologique semble être quelque chose qui se gagne petit à petit. Est-ce parce qu’ils sont plus intéressants que nous avons tant apprécié les imprévisibles Recercare IV et IX de Spinacino et le Piva ala ferrarese de Dalza en seconde partie ? Ou est-ce parce que l’interprète était plus libre et plus à l’aise, se permettant des raffinements gérés avec davantage de précision ? Ou est-ce parce que, à force, nous sommes davantage entrés dans cet univers ? Aucune réponse objective ne s’impose.

Une chose est sûre : le musicologue musicien de haute volée qu’est Hopkinson Smith, qui vient dispenser avec art les fruits de sa science musicale et instrumentale, ce n’est pas la même démarche que d’aller écouter la 5e de Beethoven et on ne va pas prétendre que c’est facile. On a aussi le droit de poser la question autrement. À qui s’adresse un tel exercice, si pointu ? Aux émules luthistes et musicologues d’Hopkinson Smith ? Dans ce jusqu’au-boutisme thématique obsessif, va-t-on vers des gens qui vaquent à leurs occupations au quotidien pour populariser son instrument et son répertoire ?

Peut-être que la salle Claude-Champagne de l’Université de Montréal aurait été le cadre indiqué pour ce docte et ascétique concert.

« Bright and Early »

Récital de luth — Hopkinson Smith. Joan Ambrosio Dalza : Intabulatura de Lauto, Libro Quatro (1508) Pavana ala venetiana. Calata ala spagnola ditto terzetti. Caldibi castelgliano. Caldibi saltarello (reconstitution). Poi che volse la mia stella. Piva ala venetiana. Francesco Spinacino : Intabulatura de Lauto, Libro Primo (1507) Recercare XV, XXIII, XII, XXV. Franciscus Bossinensis : Libro de Frottole (1509) ; Io non compro più speranza. Extraits des éditions de Pierre Attaignant. Claudin de Sermisy : Tant que vivray. Anonyme : Sauterelle, Bransle de Poictou, Destre Amoureux, Bransle Gay, Cest mon Ami. Spinacino : Recercare IV et IX. Dalza : Piva ala ferrarese. Salle Bourgie, jeudi 6 octobre 2022.

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