Le grand voyage d’András Schiff

Andras Schiff
Gabriel Fournier Andras Schiff

En prélude au Festival Bach 2022, András Schiff jouait mercredi à la Maison symphonique les Variations Goldberg de Bach. Comme pour les apparitions précédentes du pianiste, la soirée ne ressemblait pas tout à fait à un concert ordinaire.

Le rendez-vous était très attendu depuis des années par celle qui en avait pris l’initiative : Alexandra Scheibler, fondatrice et directrice artistique du Festival Bach de Montréal. Elle met un point d’honneur à programmer les Variations Goldberg lors de chaque édition, ou presque, mais celui qu’elle voulait attirer à Montréal pour cela était sur la scène de la Maison symphonique en ce 5 octobre 2022.

Public figé

 

Première remarque : le public n’était pas là par hasard. À part deux cacochymes notoires et appariés (une toux sèche et une toux grasse) au fond du parterre, qui n’avaient pas saisi le concept de « respect de l’étiquette respiratoire » nouvellement inventé, le silence de l’auditoire était presque irréel.

Cette concentration était forcée d’une certaine manière et de façon quasi hypnotique par un artiste qui jette aux orties le rituel du concert où un pianiste vient sur scène pour jouer ce qui est inscrit dans un programme. Schiff aime agencer des choses et ajouter à un canevas ce dont il a envie, ce qu’il ne s’est pas privé de faire en allongeant considérablement la première partie après le Concerto Italien avec la Suite dans un goût français BWV 831 qui comporte une large Ouverture suivie de nombreuses petites miniatures ciselées. Ces initiatives lui permettent de se plonger davantage dans la musique, mais aussi de couper l’auditoire de son quotidien avant d’aborder le morceau de choix de la soirée.

Il est important de souligner que contrairement à la quasi-totalité des pianistes qui prennent les Goldberg à leur répertoire pour une saison et tournent avec partout dans le monde (Alexandre Tharaud, Beatrice Rana, Lang Lang ont fait cela au moment de ou après leur enregistrement) avant de ne plus y toucher, András Schiff n’est pas en « tournée de Goldberg ». Il les joue deux fois cette saison, à Montréal et Vancouver, pour, en quelque sorte, les garder dans les doigts, comme une sorte d’hygiène musicale.

Le mystère du staccato

 

Nous sommes donc loin d’un processus de « reproduction » inlassable, mais au contraire dans la présentation d’une oeuvre intégrée à un système esthétique et à une pensée musicale développés sur toute une vie. Il peut donc arriver que quelque chose à un moment échappe un peu de son cadre, sur le plan des doigts, comme la Variation 5. Mais ce qui compte est ailleurs.

Devant un grand voyage qui nous saisit à ce point, on se demande d’abord ce qui est donc si hors du commun dans l’approche et le jeu. Le premier élément, palpable dès le Concerto Italien, est l’art d’équilibrer les voix, de manière très égale, mais sans « pilonner » le contrechant de la main gauche et en préservant une fluidité qui défie souvent le sens commun.

Le second élément, qui n’est pas évident à définir, est une sorte de staccato ourlé qui nourrit l’esthétique sonore et enlève toute sensation de dureté au jeu. Ceci rapproche András Schiff au clavier de la direction de Carlo Maria Giulini dans la Messe en si, qui ne demandait aucun staccato car on ne prie pas avec des à-coups. Évidemment on ne peut jouer les Goldberg legato, mais une part du mystère Schiff réside dans la douce fermeté de son articulation.

Il faudrait pouvoir filmer et thésauriser les concerts de ce pianiste pour pouvoir les méditer, car ils sont pensés (« durchgedacht » en allemand), une pensée que l’on saisit quand c’est facile (Schiff est l’un des rares à faire du Quodlibet — ultime Variation 30 — le moment d’humour requis), mais qui parfois nous dépasse ou nous agrippe tellement qu’on aimerait réentendre, juste pour voir si l’on n’a pas rêvé (la liquidité de la Variation 28).

Grand moment, évidemment, comme on en redemande. Le pianiste est le bienvenu quand il veut à Montréal et alentours !

Festival Bach

Prélude au Festival : András Schiff joue les Variations Goldberg. Maison symphonique, mercredi 5 octobre 2022.

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