«La maison orpheline»: après l’avalanche et les pages blanches, la lumière

Catherine Durand, baignée de lumière à l’occasion de la sortie de son nouvel album
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Catherine Durand, baignée de lumière à l’occasion de la sortie de son nouvel album

Ici « les pieds et les poings liés », là une « neuvaine enragée », une « mémoire chavirée », une « peine à couteaux tirés »… Il y a une rare violence du verbe dans la chanson qui ouvre la porte de La maison orpheline, le huitième album de Catherine Durand. Si elle a souvent chanté la peine, la perte, les amours difficiles, jamais ses mots n’ont été aussi tranchants.

Elle a beau les servir de sa voix la plus douce, chuchoter « enragée », on sent la colère, pas moins terrible parce que contenue.

« Celle qui écrit est capable de rage, admet volontiers l’intéressée, mais en tant qu’interprète, je ne suis pas quelqu’un dont émerge la violence. J’en suis incapable. Chuchoter “enragée”, c’est ma façon à moi de sortir le méchant. C’est hurler, mais autrement. » Ce sont les arrangements qui se déchaînent quand le refrain arrive, tempête de cordes et de claviers. La chanson s’intitule Les heures en avalanche, et c’est là que ça déboule. « C’est comme ça aussi pour Quelque chose de beau [la chanson suivante] : les refrains sont comme des tourbillons, qui te happent et t’entraînent dans une sorte de vrille mélodique vers le haut. C’est nouveau pour moi, je ne suis pas allée souvent dans ces notes-là. » Elle est à la fois dans la tourmente et au-dessus. « Je brise mes phalanges / à cogner sur les planches / mais je reste debout ».

Prélude et rencontre

 

Éprouvée, blessée, mais pas démolie. Plus forte, fût-ce en plein maelström de sentiments, accentués par ces arrangements d’orchestre signés Vincent Legault. Le Vincent Legault des Dear Criminals, et peut-être plus encore le Vincent Legault du projet solo instrumental Mille Milles, dont le deuxième disque, Quatre allumettes, vient de paraître, fin août. À la réécoute, on dirait qu’il s’agit d’un prélude à La maison orpheline. Quatre allumettes pour allumer le feu ?

« C’est quasiment ça. Quand j’ai entendu le premier ouvrage de Mille Milles, j’ai compris que c’était avec lui que je devais travailler. Ce mélange où l’orchestral et la modernité se marient, je voulais ça. Il s’est trouvé que ça a fonctionné à merveille entre nous deux, sa créativité, son ouverture, son originalité, son sens de la modulation, j’avais besoin de tout ça dans mes musiques. J’avais besoin de sa liberté pour être moi-même plus libre. » Le fait est que Vincent et Catherine partagent la réalisation et le reste des arrangements, et jouent la majorité des instruments — guitares de tous formats, claviers en tous genres —, avec Jonathan Arseneau et Robbie Kuster en soutien basse-batterie. Des voix, des cordes s’ajoutent, orchestrations et tourbillons menés par Legault.

C’est immense et intimiste, naturel et bidouillé, la beauté des mélodies côtoie la folie des cordes et claviers conjugués. Pour exprimer des états d’âme en creux et en saillies, l’alliance Durand-Legault est plus que fructueuse. Il y a des séquences instrumentales à la fin de plusieurs chansons : il se passe qu’on a plus que jamais le temps de recevoir les mots de Catherine. « On a fait ça comme un album qui s’écoute en album. Ce n’est pas de la playlist. »

Ça fonctionne d’autant qu’elle repartait de rien, parce que la rencontre avec Vincent est arrivée à la fin d’une grande avalanche de pages blanches et de remous amoureux qui ont enterré Catherine pendant presque trois années (d’où le disque de réinterprétations Vingt, paru pour remplir le vide autant que célébrer une carrière admirable). À deux, tout est redevenu possible et permis. « Les chansons parlent de ce que j’ai traversé, mais la fille est vraiment heureuse ! » s’exclame Catherine au bout du fil.

L’accompagnatrice comblée

Heureuse parce qu’accompagnée dans La maison orpheline, heureuse parce qu’accompagnatrice comblée : on a vu cette année Catherine Durand en tournée avec Mara Tremblay, avec Marie-Annick Lépine dans tous ses spectacles, y compris les très notables premières parties des Cowboys Fringants. Presque un deuxième métier. « Je vis une année extraordinaire. Ça m’a permis de participer à des spectacles incroyables, avec Marie, on est allées deux fois en Europe, on a fait Paris-Bercy, Nantes. Le point de vue que j’avais, sur scène mais pas au centre, était idéal, j’ai pu en profiter à fond. Et là, j’ai cet album, bâti avec des gens qui sont vraiment contents de leur apport et qui me le disent. »

Reste à le faire entendre, ce disque. « Bon, je ne passe pas dans les radios, mais j’en suis à un point où, dans mon monde de musique, je me fais du bien. Comme accompagnatrice, comme créatrice, je me sens relancée. Pour un autre 20 ans ! Après tout, j’en ai à peine 51. C’est mon meilleur temps. » Ajoutons : le moment idoine pour lancer son meilleur album, le plus ambitieux, le plus abouti, le plus réussi depuis le doublé Diaporama-Coeurs migratoires en 2005 et en 2008. « Je refais le tour, chante-t-elle, je refais le tour / pour un jour trouver / quelque chose de beau ». Ce jour est arrivé.

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