Le baroque impérieux d’Hervé Niquet

Le chef d'orchestre français Hervé Niquet
Photo: Éric Manas Le chef d'orchestre français Hervé Niquet

Clavecin en concert et la salle Bourgie avaient fait venir le chef français Hervé Niquet pour « le » Te Deum de Charpentier, vendredi, un concert donné également au Palais Montcalm de Québec. Comme pour la venue d’Osmo Vänskä à l’OSM la même semaine, l’initiative est à réitérer au plus vite.

Quel début de saison ! « Mahler 2 »- Payare, Lemieux-Jaroussky, « Beethoven 5 »-Vänskä, puis Charpentier-Niquet : nous n’avons pas en mémoire suite de pareils sommets. Car on ne parle pas juste d’excellents concerts, mais de moments musicaux foudroyants.

La présence sur scène d’Hervé Niquet concomitante à l’ouragan Ian suscite immanquablement un lien. Le chef qui bouge et rôde autour des groupes instrumentaux puis avance vers ses choristes est l’oeil du système autour duquel se déclenchent des bourrasques sonores où, par de surprenantes trajectoires, s’agencent des répits inattendus.

Hervé Niquet sculpte ainsi la musique. L’exemple parfait, qui s’impose à la vue de tous, est le second air de trompettes qu’il choisit en prélude du Te Deum. De ces deux airs H. 547, le premier semble déjà prémonitoire du fameux prélude de la composition la plus connue de Charpentier.

Un Charpentier sonore

 

Hervé Niquet et ses musiciens ont globalement tout réussi. Le chef a surtout mis en avant une chose importante : ce baroque français pour ces fonctions-là (le « Grand Motet ») n’est pas fluet ou gracieux ; il demande des sonorités nourries et pleines une éloquence tranchante, tant de la part des chanteurs que des instrumentistes, y compris du continuo. Ce caractère viscéral donne au Miserere mei H. 219, qui dans l’enregistrement de Philippe Herreweghe a presque l’air d’une pastorale, un caractère solennel et juste.

C’est avec un petit discours informatif et drôle que le chef a présenté Charpentier et le Beatus vir H. 208, oeuvre plus rare (Michel Corboz avait enregistré le H. 224), mais tout aussi remarquable, et qui ne mérite aucunement l’oubli.

Le chef a introduit le Te Deum avec les deux airs pour trompettes et timbales. Il a abordé la célèbre oeuvre de Charpentier avec des tempos parfois très osés (« Te aeternum patrem ») qui n’ont toutefois pas mis en péril les chanteurs et ont conféré un souffle irrépressible à l’interprétation. La scansion restait impérieuse, malgré le rythme soutenu. Par opposition, l’intériorité et le legato de « Tu, devicto mortis » apportaient tout le recueillement nécessaire.

Partout, l’orchestre, mené par un Olivier Brault en grande forme, se surpassait, avec des trompettes très justes et des bois se pliant avec souplesse à toutes les nuances. Du côté des solistes, on notait l’autorité du surprenant Dominique Côté (basse) et la luminosité de Philippe Gagné, plus à l’aise cependant dans Misere mei et Beatus vir que dans Te Deum. Myriam Leblanc et Catherine St-Arnaud étaient on ne peut mieux assorties (« Te ergo quaesumus »), Aldéo Jean détonant par une technique plus fruste en solo, mais complétant bien le trio masculin dans les ensembles.

Made in Québec

 

En entendant Luc Beauséjour et ses amis de Clavecin en concert jubiler musicalement ainsi, en voyant les sourires des chanteurs, on songeait immanquablement à une récente entrevue avec William Christie au Devoir. Venu présenter un « petit » Te Deumintimiste de Charpentier à Lanaudière, Christie écartait avec morgue etcondescendance toute collaboration avec des musiciens québécois qui lui aurait permis de proposer « le vrai » Te Deum qu’on avait tellement envie d’entendre. Hervé Niquet l’a fait, les musiciens d’ici ont travaillé dur avec ce chef lumineux et exigeant et le résultat, qui a fait se soulever une salle en délire, n’a rien à envier à personne.

On se souviendra que Niquet avait fait, sans succès, des offres de services il y a une vingtaine d’années au milieu baroque montréalais. Il n’y avait sans doute pas mis les formes. Deux décennies plus tard, force est de constater qu’aucun expert international n’est venu nourrir ce champ d’expertise comme il aurait pu le faire, bien au contraire.

C’est pour cela qu’il faut poursuivre impérativement cette fructueuse collaboration.

Clavecinen concert

« Hervé Niquet dirige Charpentier. Entre triomphe et piété ». Grands Motets de Marc Antoine Charpentier : Miserere Mei H. 219, Beatus vir H. 208, Te Deum H. 146. Deux airs H. 547. Myriam Leblanc, Catherine St-Arnaud, Philippe Gagné, Aldéo Jean, Dominique Côté, Ensemble Clavecin en concert. Salle Bourgie, le 30 septembre 2022.

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