«Fossora»: Björk, les pieds sur terre

La visionnaire autrice-compositrice-interprète islandaise Björk émerge de la pandémie comme d’une grotte dans laquelle elle se serait terrée depuis deux ans.
Photo: Malte Kristiansen Agence France-Presse La visionnaire autrice-compositrice-interprète islandaise Björk émerge de la pandémie comme d’une grotte dans laquelle elle se serait terrée depuis deux ans.

La visionnaire autrice-compositrice-interprète islandaise Björk émerge de la pandémie comme d’une grotte dans laquelle elle se serait terrée depuis deux ans — voire cinq, puisque son précédent album date de 2017. Sortie du trou pour revoir la lumière, les cheveux en bataille, les mains et les genoux ternis par le sol humide, avec sous le bras un dixième album fertile sur le plan des orchestrations, rugueux sur celui des rythmiques.

Fossora est un formidable nouveau chapitre dans la carrière de l’artiste, qui, à 56 ans, n’a pas envie de concéder quoi que ce soit à la pop. Elle propose plutôt un album abrasif, mais d’une éblouissante richesse orchestrale.

« Fossora, pour moi, est un disque très réaliste », déclarait Björk au quotidien français Libération dans un entretien publié jeudi. « Utopia était un album de science-fiction. Fossora, c’est ma manière de prendre en compte ce que j’ai, ici et maintenant, et de m’en satisfaire. »

Quittant Londres et Brooklyn, elle a passé les cinq dernières années sur ses terres, en Islande, à mijoter cet album avec des collaborateurs majoritairement islandais, dont son fils, Sindri Eldon, pour la chanson Ancestress, et sa fille, Ísadóra Bjarkardóttir Barney, pour Her Mother’s House, en conclusion de l’album.

Les titres des chansons auxquelles collabore sa progéniture ne sont pas fortuits. On jasera évidemment beaucoup du thème aussi visuel que musical du champignon, organisme auquel elle cherche à ressembler dans le clip de la chanson Atopos, qui ouvre l’album (et qu’elle a qualifié de « mushroom rave » !), et qui donne le titre Mycelia, une pièce instrumentale en début d’album, ainsi que l’espiègle Fungal City, magnifique duo avec Serpentwithfeet et l’un des rares titres de l’album qui rappellent l’époque Homogenic (1997). Or, c’est plutôt la notion de racines, de liens familiaux, qui marque Fossora, oeuvre traversée par le décès il y a quatre ans de la propre mère de l’artiste, qu’elle évoque notamment dans Sorrowful Soil, poignante chanson essentiellement chorale, et dans l’épique Ancestress.

« My ancestress’ clock is ticking / Her once vibrant rebellion is fading / I am her hope-keeper / Assure hope is there / at all times », chante-t-elle en racontant le moment du décès, la voix vibrante entourée de violons, d’un choeur et du son réverbérant des gamelans indonésiens. Sept puissantes minutes qui, suivies des sept suivantes de Victimhood, constituent la pierre d’assise de Fossora.

Victimhood est l’une des chansons les plus sombres et viscérales du répertoire de l’Islandaise. Le crash d’une cymbale en ouverture, le poids des notes les plus graves que pouvait générer l’ensemble de clarinettes Murmuri, qui laisse sa marque un peu partout sur l’album. Les phrases de clarinettes s’entremêlent, créent des harmonies inconfortables, sauf pour la voix de Björk, qui parvient à naviguer à l’oreille dans la noirceur, guidée par les sourds coups de percussions synthétiques. « Victimhood / Rejection, it left a void that is never satisfied / Sunk into victimhood, felt the world owed me love », désespère Björk dans le refrain.

Les flûtes allègres et la rythmique, délicate et sautillante, d’Allow, qui suit, paraissent comme une bouée pour nous sortir de l’angoisse de Victimhood. Cette dynamique anime l’album d’un bout à l’autre, alors que les chansons délicates, aux mélodies toutefois franches, alternent avec d’autres aux rythmes crus, ceux d’Atopos en ouverture, parfois brutaux comme sur la chanson-titre, deux compositions auxquelles collabore l’Indonésien Kasimyn, du duo expérimental Gabber Modus Operandi. En début d’album, on a même presque envie de danser en entendant Ovule, une collaboration avec El Guincho, complice de la vedette espagnole Rosalía.

Après Utopia, album céleste et plein d’espoir, Fossora apparaît comme le terrestre, le lucide. La voix de la musicienne y est toujours aussi forte, mais l’interprétation est rendue plus viscérale, d’abord par les thèmes qu’elle aborde, ensuite par les arrangements, qui font macérer l’électro rêche et la musique contemporaine sophistiquée — c’est, de toute sa discographie, le disque le mieux élaboré, aux orchestrations les plus réfléchies, aux structures les plus déroutantes.

Certes pas le plus accessible, mais pas non plus le plus hermétique : Björk a ce don de nous toucher à chaque album, même si son langage musical continue à se complexifier.

Fossora

★★★★

Björk, One Little Independant

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