Concert en «reboot»

Anne Queffélec
Caroline Doutre Anne Queffélec

Très belle affiche de la dernière saison programmée par Isolde Lagacé, le récital d’Anne Queffélec avait à la fois bien et mal rempli la salle Bourgie. Son programme, avec une première partie très scrupuleusement agencée autour de compositions baroques jouées au piano et la dernière sonate de Schubert en plat de résistance, laissait augurer d’une soirée d’une grande profondeur introspective. C’était sans compter avec les aléas du concert et l’inconscience de certains.

Quoi de mieux comme sortie pour une petite fille de 3 ans qu’un concert Bach, Händel, Scarlatti et Schubert à 19h30, avec deux blocs musicaux sans pause de 45 minutes ? C’est ce que s’est dit une spectatrice venue avec sa marmaille (deux autres enfants tout juste plus vieux) au récital d’Anne Queffélec.

Elle n’était pas la seule spectatrice incongrue, puisque dans nos parages un père avec un garçon de 6 ou 7 ans passait sa première partie à envoyer des textos. Aucune idée d’où peuvent venir ces gens et ce qu’ils viennent faire là, mais alors que la pianiste française avait demandé aux spectateurs de ne pas applaudir pendant la partie « baroque », enchaînée, afin de préserver la concentration, la gamine s’est évidemment mis à donner de la voix. Les placiers ont dû prier Madame mère de sortir (elle n’avait pas eu l’idée de son propre chef !) ce qui entraîna cris et vociférations décuplés. La pianiste décontenancée s’est interrompue, a brièvement dit que « le programme était assurément trop méditatif pour de très jeunes spectateurs » et est allée rebâtir sa concentration dans les coulisses.

Écouter flotter l’intelligence

Anne Queffélec avait alors joué deux pièces de sa première partie consacrée à Bach, Händel, Scarlatti, trois compositeurs nés en 1685 et, à son retour, demanda si ce serait une bonne idée de recommencer à zéro. Le public acquiesça.

Tout cela fut fort lourd car, à la décharge de la gamine, Anne Queffélec est un éteignoir de première. On ne sait pourquoi cette artiste se sent investie, avant de toucher son clavier, de la mission de balbutier au micro d’une voix éraillée un laïus musicologique monocorde interminable dont on saisit de temps en temps un terme ou une idée qui n’éclaire en rien l’écoute de la musique qu’elle s’apprête à exécuter. On saisit à peine ce qu’elle marmonne. Tout juste comprend-on qu’elle nous épargne ses recettes de confiture, car sinon on aurait dépassé les 10 minutes de bla-bla.

Mais quel est ce besoin d’expliquer ce que notre sensibilité de mélomanes nous fait saisir en un instant. Parfois au cours du récital, on en vient à se demander si ces doctes préambules ne sont pas au fond très symptomatiques. Quand elle joue, aussi, Anne Queffélec semble parfois écouter flotter l’écho de son intelligence. A contrario, on aimerait tellement qu’elle nous touche davantage.

Pour cela, il faudrait déployer notamment une palette sonore un peu plus sensible. Mais l’expression chez la pianiste se fait davantage par de petites touches rythmiques (des ralentis plus ou moins subtils qui appuient l’expression) que par la magie coloriste.

Solidité technique

 

Qu’on ne s’y méprenne pas : Anne Queffélec a un toucher. On ne peut pas jouer les deux premiers mouvements de la Sonate D. 960 sans, parfois, effleurer le clavier. Mais ce n’est pas son mode d’expression. Cela peut se comprendre dans la musique baroque. Dans Schubert moins.

Ceci posé, un récital d’Anne Queffélec, qui fêtera ses 75 ans en mars prochain, comporte bien des atouts. À commencer par l’intelligence, justement, à travers un programme « songé », où les pièces de la première partie sont brillamment agencées et enchaînées, avec un sens aigu des enchaînements harmoniques. La plongée dans une subjectivité méditative frise cependant le détournement dans le Menuet de Händel transformé en Largo larmoyant. Le transcripteur Kempff, qui l’a enregistré, montre qu’il le jouait avec un ralentissement progressif. Dans le cas de Queffélec, le détournement d’esprit permet d’introduire plus aisément « Jésus que ma joie demeure ».

L’autre atout d’un concert de la pianiste française est la solidité technique. Pas d’anicroches ni dans la première partie ni dans la Sonate, ce qui permet de suivre le parcours de cette dernière sans être déconcentré. Sans la magie d’un Llŷr Williams, Anne Queffélec avance avec logique. Elle ne plombe pas les mouvements 1 et 2 par un excès de pathos et rend justice aux contrastes dynamiques du Finale.

Malgré sa solidité et son professionnalisme, nous ne pensons pas qu’il restera grand-chose de ce récital dans nos mémoires à part qu’il a dû être recommencé à zéro et que la verbomotricité de la pianiste l’amenait à se perdre en d’inutiles conjectures au lieu de nous jouer sa musique avec son coeur.

Récital Anne Queffélec

Bach : « Nun komm, der Heiden Heiland » (trans. Ferrucio Busoni), Adagio du Concerto pour clavecin seul, BWV 974, d’après Marcello, Largo du Concerto pour orgue seul, BWV 596, d’après Vivaldi. D. Scarlatti : Sonates pour clavecin en si mineur, K. 27, en mi majeur, K. 531 et en ré mineur, K. 32. Händel : Menuet de la Suite pour clavecin HWV 434 (trans. Wilhelm Kempff). Bach : « Jesus bleibet meine Freude » (trans. Myra Hess). Händel : Chaconne en sol majeur, HWV 435. Schubert : Sonate pour piano en si bémol majeur, D. 960. Salle Bourgie, mardi 27 septembre 2022.

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