Justice pour le funk-soul de Cymande

Le groupe Cymande
Photo: Pop Montréal Le groupe Cymande

De l’autre côté de l’écran apparaissent, souriants, le bassiste Steve Scipio et le guitariste Patrick Patterson, jeunes septuagénaires goûtant enfin à la reconnaissance dont ils ont été privés lorsque leur groupe Cymande enregistrait ses mythiques albums, entre 1972 et 1974.

« Life is good ! » scande Patrick Patterson qui, avec ses collègues, donnera mercredi soir son premier concert à vie chez nous à l’invitation de POP Montréal. Le festival organise aussi une projection au Cinéma Moderne — et en première québécoise — du tout nouveau documentaire Getting It Back : The Story of Cymande.

Quiconque a déjà passé une soirée à danser dans un club ou à réécouter les classiques du hip-hop américain ou français connaît Cymande, ce qui dit tout de l’ascendance que la musique du groupe funk britannique a eue sur la musique moderne. Exemple : Bouge de là, premier succès de MC Solaar, ça vous dit quelque chose ? Cette mélodie de basse appuyée par l’orgue qui fait « dum, du-du-dum dum du-du-dum » ? C’est du Cymande — la chanson The Message, tirée de son premier album.

« En ce qui me concerne, j’ignorais que, dans les années 1970, les DJ de New York faisaient jouer nos albums », assure Steve Scipio. À l’origine du rap — et avant que le son disco ne se fige dans une signature rythmique imposée par le succès de Saturday Night Fever (1977) — , les albums de Cymande étaient de toutes les collections de disques des DJ.

« Et je crois que la première fois que j’ai découvert qu’on échantillonnait nos chansons, c’était grâce à MC Solaar. C’est à ce moment-là que notre éditeur nous a mis au courant. » Et pourtant, le rappeur parisien n’était pas le premier à le faire : avant lui, l’Américain Master Ace avait repris la même boucle de la même chanson. En 1989, soit deux ans avant la parution du premier album de Solaar, De La Soul recyclait pour sa part quelques mesures de la joviale Bra sur Change in Speak, tirée du classique 3 Feet High and Rising. Quelques centaines de chansons rap, house, jungle, garage et r & b ont pigé dans les enregistrements du groupe.

Bref mais marquant

 

L’oeuvre de Cymande est brève — trois albums enregistrés en autant d’années avant leur séparation en 1975 — , mais son impact est absolument crucial dans l’invention du disco, du hip-hop et du house, ce qu’explique avec limpidité le documentaire consacré au groupe, dans lequel témoignent DJ, beatmakers et réalisateurs tels que Mark Ronson, Little Louie Vega (du légendaire duo house Masters at Work) et Cut Chemist.

Or, si Cymande est parvenu à toucher un certain public aux États-Unis, à la faveur d’une tournée en première partie d’Al Green, le groupe était ignoré chez lui, au Royaume-Uni, ce qui mena ses membres à jeter la serviette. « Parce que le public ne peut apprécier ce qu’il n’entend pas à la radio !, sursaute Patrick Patterson. La musique black n’était tout simplement pas diffusée en Angleterre à l’époque, l’industrie gardant le contrôle sur les ondes. »

En revanche, abonde Steve, « ce qui est remarquable avec le public américain, c’était son ouverture à un son tellement différent de ce qui se faisait alors. Une des raisons pour lesquelles nous avons eu du mal à nous faire accepter en Angleterre, c’est que notre musique était difficile à étiqueter, à mettre dans une case — elle est reggae, soul, jazz, avec des rythmes africains et des influences caribéennes. Les maisons de disques écoutaient cela en se demandant : mais qu’est-ce que c’est ? Pour ça, c’était merveilleux ce qui s’est passé aux États-Unis. »

Lorsque Cymande s’est dissous en 1975, les membres ont poursuivi une carrière musicale dans différents autres projets et orchestres. Steve Scipio en a aussi profité pour étudier le droit et son titre d’avocat lui donne une perspective intéressante sur la question de la propriété intellectuelle, du droit d’auteur et de la pratique de l’échantillonnage en création musicale.

« Pour ma part, je n’ai absolument aucun problème avec l’échantillonnage, tant que cette pratique est déclarée », dit-il en faisant référence au procès que son ami Patrick et lui ont intenté et gagné contre The Fugees, qui avait échantillonné le sublime groove de Dove pour leur chanson The Score, de l’album du même nom (1996), sans en créditer les auteurs. « Ensuite, là où ça devient intéressant, c’est lorsqu’on s’attarde aux aspects de notre musique qu’ils recyclent, et comment ils parviennent à intégrer nos enregistrements à leurs propres chansons. »

L’esprit de Cymande

Cymande a fait vibrer la corde créative de nombreux DJ, compositeurs de musique de club et rappeurs parce que la musique du groupe ne ressemblait à aucune autre ; reggae sans le poids des basses fréquences, funk sans le tranchant des percussions, soul dans ses mélodies et ses progressions harmoniques. Dans le documentaire, on en parle comme d’une musique « venue de l’espace », ce qui souligne autant sa singularité que sa dimension spirituelle.

« C’est parce que, pour nous, la musique est une expérience spirituelle, abonde Patrick. La dimension rasta [de notre démarche] est très importante dans notre son, et elle dit quelque chose de l’unité qui régnait dans l’orchestre et de notre compréhension des identités de la communauté noire à laquelle on appartient », tous les musiciens ayant des racines plantées en Jamaïque, au Guyana, dans Saint-Vincent-et-les-Grenadines, etc. « Cela fait partie de nos rythmes, de nos percussions, c’était inévitable que la dimension spirituelle surgisse dans notre création. »

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