Toast Dawg, l’art de demeurer dans l’ombre

Toast Dawg est un adepte du recyclage, de l’échantillonnage, de la musique écoénergétique, de la valorisation du patrimoine groovy. Combien d’échantillons ont servi à faire «HDMOF»? Des dizaines, peut-être des centaines, on ne le saura jamais.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Toast Dawg est un adepte du recyclage, de l’échantillonnage, de la musique écoénergétique, de la valorisation du patrimoine groovy. Combien d’échantillons ont servi à faire «HDMOF»? Des dizaines, peut-être des centaines, on ne le saura jamais.

Compositeur, réalisateur, remixeur, DJ, Toast Dawg s’active depuis près de 25 ans dans l’ombre de la scène hip-hop québécoise. « Je préfère faire de la bonne musique plutôt que de vivre tout ce qui peut venir avec », les tournées, la reconnaissance, les trophées, alouette. D’ailleurs, l’étiquette de vétéran du rap québécois, il n’en a cure, lui qui a pourtant marqué son histoire en cofondant les groupes Traumaturges et Atach Tatuq, dont l’album Deluxxx fut récompensé au gala de l’ADISQ en 2006. Tout ce qui compte, c’est le bon groove ; justement, HDMOF, son nouvel album instrumental paru vendredi dernier, en est farci.

En novembre 2021, la maison de disques Ambiances Ambiguës inaugurait une succursale consacrée aux musiques instrumentales. Le label a depuis édité un album du compositeur et pianiste Martin Lizotte, un du collectif jazz-funk-électro Ping Pong Go, un album de folk instrumental du duo Saratoga et maintenant ce disque de hip-hop instrumental du vétéran : « Lorsque j’ai présenté mes maquettes aux gars du label, je leur ai dit : “Pour comprendre, vous écouterez Donuts” », chef-d’oeuvre du regretté compositeur J Dilla, une influence manifeste sur le travail et la démarche de Toast Dawg, jusqu’à le saluer dans le titre d’une des chansons de l’album, Donut of the 3.

Donuts rassemblait 31 chansons, toutes réduites à moins de deux minutes, exception faite de WorkinOnIt en début d’album. Sur les 17 que propose Toast Dawg sur HDMOF, une seule s’aventure au-delà des deux minutes : Love Loophole, la plus ancienne du projet, où la lourde boucle syncopée de batterie et la cymbale accueillent de grasses notes de basse. Elle rappelle la sonorité du mythique album Endtroducing… (1996), monument du hip-hop instrumental signé DJ Shadow. À la fin de la pièce, Toast Dawg bifurque vers le reggae enfumé, avant de repartir sur les bases solides de ses rythmes rap.

Comme Dilla, DJ Shadow et les autres piliers de la composition rap que sont Madlib et RZA du Wu-Tang Clan, Toast Dawg est un adepte du recyclage, de l’échantillonnage, de la musique écoénergétique, de la valorisation du patrimoine groovy. Combien d’échantillons ont servi à faire HDMOF ? Des dizaines, peut-être des centaines, on ne le saura jamais. Le secret est dans la sauce, et voici comment Toast Dawg cuisine ses beats : « Je déconstruis dans ma tête la musique que j’écoute, vite, vite. Les premières esquisses se font en une dizaine de minutes. L’idée maîtresse est là ; puis j’en imagine une autre. J’en fais comme ça des dizaines, pour revenir travailler sur les meilleures idées. »

« Après, je rehausse tout ça en studio », poursuit celui qui a signé des rythmiques pour Brown, JAM, Lary Kidd et remixé Alaclair Ensemble. « Parfois, mes échantillons n’avaient même pas de ligne de basse, que j’ajoutais en studio. Parfois, ce sont juste des petits motifs de claviers. Même pour les compositions dans lesquelles j’avais ajouté des percussions électroniques, j’essaie de faire en sorte qu’on ne puisse distinguer ce qui fait partie de l’échantillon original ou non. C’est ça, la magie avec de la musique comme celle-là, et c’est le tour de force de ceux qui réussissent le mieux à faire des beats : bien mélanger les éléments sonores pour nous forcer à nous demander comment tout ça tient ensemble. »

Je déconstruis dans ma tête la musique que j’écoute, vite, vite. Les premières esquisses se font en une dizaine de minutes. L’idée maîtresse est là ; puis j’en imagine une autre. J’en fais comme ça des dizaines, pour revenir travailler sur les meilleures idées.

Et comme le meilleur du travail des compositeurs américains mentionnés plus haut, l’album du Montréalais possède cette dimension intemporelle, déjà classique. Une approche et un son qui ne vieillissent pas, imperméable aux tendances. « Les gars de Popop trouvent cet album super ensoleillé, mais il ne l’est pas pour moi », avoue Toast Dawg, qui raconte avoir planché sur ces rythmes pendant deux pénibles hivers pandémiques, durant lesquels il a notamment vécu une séparation amoureuse. « Chaque chanson, chaque détail sonore dans ces chansons, a une signification pour moi », ajoute-t-il en nous invitant à regarder le moyen métrage qui accompagne l’album, lui aussi imaginé à partir d’images d’archives récoltées sur YouTube.

« Ces images, c’est ce que je ressentais au moment de faire l’album », dit-il. Le titre en est HDMOF, c’est le sigle de la première phrase du succès de Simon & Garfunkel, The Sound of Silence, paru en 1964 : « Hello Darkness, my old friend… »

HDMOF

Toast Dawg, Popop

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