Magie poétique et douloureuses questions

Élisapie Isaac et Yannick Nézet-Séguin.
Photo: Sylvain Legaré Élisapie Isaac et Yannick Nézet-Séguin.

Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain ouvraient leur saison par un concert associant Échos de la terre d’Élisapie Isaac et Daphnis et Chloé de Ravel. Les meilleures intentions suscitent parfois les plus graves questions.

Très logiquement, Yannick Nézet-Séguin a amorcé le concert par un hommage appuyé à Lise Beauchamp, récemment disparue. Lise, hautboïste de l’OM, était en quelque sorte la «maman» de l’orchestre, veillant sur tous et se souciant de tous. La «Marche funèbre» de la Symphonie héroïque de Beethoven a été jouée à sa mémoire, et une bourse portant son nom sera remise pour soutenir le parcours musical d’un jeune talent au printemps 2023.

La grande oeuvre au programme était l’emblématique Daphnis et Chloé de Ravel. Yannick Nézet-Séguin se délecte des passages vigoureux, et la fin de l’oeuvre, aussi connue comme la 2e Suite, est un beau moment d’exaltation collective. Ce qui se passe avant n’est pas toujours aussi achevé. Dès le début d’ailleurs. La timbale est pp, et les contrebasses, ppp, mais on n’entend pas la timbale. Cela se reproduit ensuite dans le passage «devant Daphnis et Chloé enlacés, la foule se retire»: le choeur entre pp, mais ce sont les instruments (ppp) qu’on entend. Il manque aussi d’ampleur dans les contrastes dynamiques et donc de largeur de respiration, celle qui fait naître la sensualité. Bien des passages sont timorés, et la «Danse grotesque de Dorcon» manque de caricature. Comme d’habitude, au fur et à mesure que Yannick Nézet-Séguin reprendra l’oeuvre ailleurs, quand il reviendra la diriger dans cinq ou dix ans, son approche sera transfigurée. L’OM a eu la très bonne idée de projeter sur écran l’argument du ballet.

Elisapie symphonique ?

Le clou du spectacle était la première partie. Elisapie Isaac avait composé deux Échos de la terre, des chants que François Vallières a orchestrés. Tout cela part des meilleures intentions, sans compter que le projet s’insère parfaitement dans l’axe «Stratégie de réconciliation 2020-2025» prôné par la Ville de Montréal et permet de s’attirer les bonnes grâces de ses édiles qui garnissaient les estrades.

L’inspiration d’Élisapie est avisée et superbe. En deux volets, elle introduit d’abord des modes expressifs autochtones (modes de vocalité, tambour), puis, dans l’irrésistible section «Una», sa poésie vient nous saisir. Mais pourquoi ce qu’on entend derrière cette inspiration-là semble-t-il nous déranger ? L’orchestre accompagne-t-il ou plombe-t-il l’envol du 1er volet «Qanniuguma»? Et, surtout, en quoi cette boursouflure, qui prend parfois des atours de John Williams, aide-t-elle l’expression du message ? On pense alors à l’orchestration des Noces de Stravinski (pianos et percussion). Un dispositif novateur aurait dû relayer, par des couleurs originales, la singularité de l’expression.

Mais non, et la raison est bien simple : c’était une commande de l’OM, et il fallait occuper tous les musiciens de l’OM.

On pense alors à un communiqué diffusé cette semaine par le Centre de musique canadienne avançant, entre autres, que «l’histoire de la composition classique canadienne est une histoire coloniale». Ce point de vue, que l’on peut discuter, ne pose-t-il pas, par ricochet, la question de cette «consécration symphonique» que, sous couvert de bons sentiments, on promeut ?

Au terme de cette réflexion, la question se formule comme un boomerang : «symphoniser» ainsi Elisapie, en fonction des contraintes dictées par les structures sonores d’un modèle orchestral historiquement hérité du XIX siècle européen, est-ce une reconnaissance, une consécration ou une nouvelle forme d’appropriation ?

La «symphonisation» d’Élisapie, sauf en de trop brefs moments où l’on avait l’impression d’entendre le vent ou de sentir voler un oiseau, ne nous a pas convaincus. Pire, elle a généré ce très singulier malaise.

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