Le match des étoiles

Marie-Nicole Lemieux et Philippe Jaroussky lors du concert au Palais Montcalm à Québec, jeudi.
Photo: David Mendoza Hélaine Marie-Nicole Lemieux et Philippe Jaroussky lors du concert au Palais Montcalm à Québec, jeudi.

Après l’historique ouverture de saison de Rafael Payare à l’OSM dans la 2e Symphonie de Mahler, les Violons du Roy nous réservaient, samedi, avec Marie-Nicole Lemieux et Philippe Jaroussky, une soirée de la même veine : un immense concert qui s’inscrira en lettres d’or dans nos mémoires et dans la grande histoire des Violons.

L’affiche aurait fait salle comble et déclenché une fièvre rare devant le théâtre des Champs-Élysées à Paris. Marie-Nicole Lemieux et Philippe Jaroussky y sont des icônes, et les amateurs d’art vocal savent bien que l’alliance de la profondeur de la contralto québécoise et de l’élégance ailée du contre-ténor français promet des frissons.

Cela n’a évidemment pas manqué dans un programme très intelligemment bâti autour d’airs et duos tirés d’opéras de Händel.

Lorsque les deux chanteurs ont achevé en fin de première partie, comme sur un nuage vocal «Son nata a lagrimar» de Giulio Cesare avec les paroles « plus jamais je ne pourrai espérer un jour serein ou gai », les spectateurs avaient le coeur vrillé par une telle beauté.

La magie, quand elle atteint un tel degré (car la seconde partie est parvenue à en «rajouter une couche») n’est pas qu’une question d’alchimie de timbres qui «matchent». C’est aussi une question d’art vocal suprême, de complicité et de dramaturgie à l’intérieur du concert.

Le principe de la soirée était une succession d’airs distribués à l’un et à l’autre, avant une réunification à la fin de chaque partie. La légère frustration de ne pas avoir eu assez de duos a été comblée par deux rappels, l’un irrésistiblement drôle — la dispute-réconciliation « E voi con dure tempre » de Partenope de Händel —, l’autre bouleversant, le fameux «Pur ti miro» du Couronnement de Poppée de Monteverdi.

À ce stade, on aurait dit que la Maison symphonique tremblait sur ses fondements, tellement les acclamations du public débordaient du nombre de décibels habituellement associés à la jubilation d’une assistance de concerts classiques.

Hargne et subtilité

 

Ce délire était largement justifié par l’ensemble des prestations. On ne pouvait être qu’éblouis par la manière dont Marie-Nicole Lemieux était passée de son Azucena (Le trouvère de Verdi) à l’univers si différent (vocalises, émission) de Händel jusque dans ses créations vocales les plus tortueuses, tel le difficile air «Son contenta di morire» de Radamisto, abordé en plus avec une hargne incroyable. La matière vocale de Lemieux, qui marquait à sa manière très appuyée les graves de «furor» et «dolor», s’accordait très bien avec une texture orchestrale tranchant par bonheur avec ces accompagnements secs et décharnés que l’on entend trop souvent dans Händel. Sur le plan stylistique et des choix d’intermèdes orchestraux, Jonathan Cohen a d’ailleurs réussi un sans-faute. De Philippe Jaroussky, on connaît l’agilité quasi irréelle («Venti, turbini» de Rinaldo), mais le plus marquant à nos yeux est le fabuleux contrôle de la ligne de chant et des attaques dans les airs plus intimistes. Son «Cara sposa» (Rinaldo), d’emblée, fut grand, et il délivra la même leçon de chant dans son air de Radamisto à la fin.

Dans ce match des étoiles, Jonathan Cohen et ses chanteurs avaient pris soin d’alterner airs virtuoses de l’un et airs méditatifs de l’autre, entrecoupés d’extraits orchestraux. Les prestations des musiciens des Violons du Roy étaient tous à la hauteur : hautbois dans Agrippina avec Marie-Nicole Lemieux, violon solo avec Jaroussky dans Rinaldo.

Difficile d’utiliser le mot «parfait» dans une critique. Mais le coeur y est vraiment et, à vrai dire, nous n’avons pas le choix.

Lemieux et Jaroussky en parfaite complicité

Händel : Airs, duos et ouvertures d’opéras. Extraits d’Ariodante, Rinaldo, Giulio Cesare, Agrippina et Radamisto. Marie-Nicole Lemieux (contralto), Philippe Jaroussky (contre-ténor), Les Violons du Roy, Jonathan Cohen, Maison symphonique, samedi 24 septembre 2022.

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