«Bruits blancs»: le doux disque de toutes les inquiétudes

Caroline Savoie
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Caroline Savoie

L’écoute est plus qu’agréable. Dès Prélude, et jusqu’à Cap-des-Caissie, dix chansons plus tard, on est portés, avec tendresse et bienveillance : douces mélodies finement calibrées, refrains naturellement mémorables, guitares délicatement complémentaires, rythme régulier comme dans un véhicule à suspension souple. Bien bel album, que ce Bruits blancs, le troisième de Caroline Savoie.

Mais aussi parfois inquiétant, insomniaque, terrifiant et cauchemardesque… Les textes sont tapissés, taraudés de questions qui font peur. Non seulement à l’autrice-compositrice-interprète, mais à nous tous. Peur et impuissance devant la peur. Rien à faire, sinon l’exprimer. Appréhensions dans Prélude : « Je n’fais qu’appréhender la prochaine digue ». Vertige de l’avenir dans Vestiges : « Qu’allons-nous dire à nos enfants qui liront nos journaux / Où les journées sombres s’étendent d’un bout à l’autre […] ? » Ça vire au film d’horreur dans la chanson-titre : « Je ne sais jamais quoi me dire as-tu entendu les murs s’ouvrir / Vers un cauchemar en délire ? »

Au milieu du  cirque de l’ignorance 

Agréable et terrible à la fois, donc, ce Bruits blancs. « On a tous nos inquiétudes, nos peurs toutes personnelles, mais c’est comme si maintenant l’urgence d’agir et le sentiment d’impuissance étaient partout, non seulement à cause de la pandémie, mais aussi avec la montée de la droite, l’état de la planète, tout de ce que j’appelle “le cirque de l’ignorance” dans Bruits blancs. On porte nos inquiétudes et les inquiétudes du monde. Ce n’est pas évident quand on est une angoissée chronique comme moi. »

D’où le besoin vital d’un certain équilibre, qu’apportent ces musiques harmonieuses qui avancent sans souci ni crainte, composées par elle, seule ou avec Joe Grass le plus souvent, avec d’autres aussi, comme Vincent Quirion et Vivianne Roy, des Hay Babies. « J’ai toujours eu peur d’être trop dans la face des gens. Il me fallait une manière de dire ce que je ressens vraiment, avec des mots parfois durs, intenses et même violents, mais sans agressivité : je chante encore plus doucement, et j’ai tout fait pour que la musique soit invitante. »

On a tous nos inquiétudes, nos peurs toutes personnelles, mais c’est comme si maintenant l’urgence d’agir et le sentiment d’impuis-sance étaient partout, non seulement à cause de la pandémie, mais aussi avec la montée de la droite, l’état de la planète, tout de ce que j’appelle “le cirque de l’ignorance” dans Bruits blancs

 

La rencontre avec Joe Grass, l’as des guitares, dobro, banjo, pedal steel, a été providentielle. « Il est très, très doux ! On le connaît plus à Montréal, mais il est né comme moi au Nouveau-Brunswick. Moi, après six ans à Montréal, je revenais chez nous à cause de la pandémie : on s’est trouvés et on a retrouvé notre origine. »

Un peu Fleetwood Mac en Acadie

 

L’inspiration commune ? Pensez Fleetwood Mac. Elle un peu Christine McVie, lui un peu Lindsey Buckingham. « C’est un bon exemple de musique agréable, au rythme régulier qui rassure, qui charrie des propos souvent très sombres. » C’en est un paradoxe. Des amours tourmentées, des ruptures, des trahisons, des méchantes chicanes, qui sont aussi des airs qui roulent en ronronnant sur la route. « C’est ça que j’aime le plus. J’ai vraiment voulu aligner des chansons qui se prennent bien. La musique, la mélodie, c’est pour nous aider à passer à travers. Ça nous donne le courage de poser des questions difficiles, d’admettre et d’affronter nos peurs. »

« Ce n’est pas parce que j’ai une chanson qui s’intitule Scary Movie qu’il fallait une ambiance de film gore d’Halloween. On est tous capables de se faire un film de peur. » Oui, elle y parle de monstres qui « rattrapent toujours » et elle continue de poser des questions qui donnent des papillons en dedans : « Ressens-tu grandir l’ouragan / Qui dort dans ton ventre ? » Il y a une séquence d’opéra près de la fin, on pense au fameux fantôme, mais la musique en boucle nous protège admirablement. Fonction réconfort.

Temps de tendresse et de peine

 

La plus belle et la plus poignante chanson de l’album parle de la maladie, du déclin, de la mort. Et de la vie avant : « Des fois je t’imagine / Enjamber des kilomètres / Longtemps passé / T’avais pas les genoux de travers ». Ça s’intitule tout simplement Pour pépére. Caroline venait d’écrire la chanson et de l’enregistrer quand son grand-père est décédé. « Joe venait juste de m’envoyer sa track de dobro quand je l’ai appris. C’était comme si ça venait de mon pépère. Ça faisait vingt ans qu’il était malade, ça s’en allait là, son état s’était détérioré pas longtemps avant, mais quand même. C’est difficile de penser que c’est par hasard. Il n’aura jamais pu l’entendre… En fait, je ne le sais pas, mais ça a joué à ses funérailles. »

Dans 27, chanson dont le titre renvoie à toutes les rock stars mortes à 27 ans, et d’abord à Amy Winehouse, qui a beaucoup compté pour elle, Caroline Savoie s’imagine morte, se demande si elle aura « valu le coup / Quand ça sera la fin de tout ». Et comme elle a 27 ans aussi, elle dresse un bilan temporaire, au cas où : « J’sais pas si j’ai demain / Ni les matins qui s’ensuivent ». L’album s’achève sur un bon matin, justement, un jour de fête, de joie, de retrouvailles. Boucle bouclée. Dans Prélude, dix chansons plus tôt, elle chantait qu’elle « aimerait savoir comment enlacer un moment ». On comprend que cette traversée du territoire des appréhensions, des angoisses et des peurs blanches lui a permis d’atteindre Cap-des-Caissie et d’y savourer… le présent. « Au bout de ma rue le jour renaît / Et veille sur des eaux rugissantes », chante-t-elle.

Pas toute seule. Lisa LeBlanc, les trois Hay Babies et Chloé Breault sont là, et les voix alliées des Acadiennes font la vague. Et place nette. Le moment est joyeusement enlacé. « C’était ça, le but ! » s’exclame-t-elle au bout du fil. « Chanter à la fin de l’album que je suis capable d’être bien dans l’instant, que ça m’en prend pas gros, finalement, pour me “sentir vivante”. Du bon monde, de la bonne musique, et être chez nous. »

Bruits blancs

★★★★

Caroline Savoie, Simone Records

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