Tim Brady entame sa tétralogie

«Backstage at Carnegie Hall» explorera le racisme.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Backstage at Carnegie Hall» explorera le racisme.

En codiffusion avec Chants Libres et Le Vivier, Bradyworks et Tim Brady présenteront, vendredi et samedi, Backstage at Carnegie Hall. Créé au Théâtre Centaur, l’ouvrage, un opéra sur le racisme et la guitare électrique, est le premier volet d’une tétralogie lyrique du guitariste-compositeur.

Tim Brady a déjà défini les problèmes sociaux qu’il souhaite aborder en quatre opéras de chambre dans un cycle intitulé Hope (and the Dark Matter of History) qui s’étendra jusqu’en 2026. Backstage at Carnegie Hall explorera le racisme. Viendront ensuite, avec Information, le contrôle de l’information et le droit à l’avortement, puis, avec The Mars Project, la colonisation spatiale, pour, dans Sophia, conclure sur les changements climatiques et l’intelligence artificielle.

Un sextuor militant

 

La prémisse de Backstage at Carnegie Hall, dont le livret a été écrit par Audrey Dwyer, étonne un peu : « Backstage at Carnegie Hall est une oeuvre audacieuse et multiraciale qui explore le racisme vu à travers les yeux du légendaire guitariste jazz Charlie Christian (1916-1942). Elle nous transporte en décembre 1939, dans les coulisses du Carnegie Hall, quelques minutes avant la prestation révolutionnaire de Charlie et du Benny Goodman Sextet. Pour une première fois, un guitariste noir et un clarinettiste blanc partagent la scène. À ce moment, Charlie subit une crise d’angoisse qui le fait voyager dans le temps. Il se retrouve confronté au racisme vécu aux États-Unis et au Canada », nous dit le communiqué.

On ne saurait prétendre que le legs du génial Charlie Christian, engagé dans le sextuor de Goodman en août 1939, mort de tuberculose à 25 ans, en 1942, qui a donné à la guitare électrique ses lettres de noblesse dans l’univers du jazz, est marqué par ses démêlés avec le racisme.

Interrogé par Le Devoir, Tim Brady cadre le propos : « Des lois racistes étaient en place lorsque Charlie Christian a commencé sa collaboration avec Benny Goodman, clarinettiste blanc, dont le sextuor était intentionnellement composé de trois musiciens blancs et trois musiciens noirs. C’était un acte politique et musical, car les big bands étaient soit noirs, soit blancs — Benny Goodman, Glenn Miller, Tommy Dorsey d’un côté, Duke Ellington, Fletcher Henderson et Count Basie de l’autre. Blancs et Noirs jouaient ensemble dans des jam sessions informelles, mais pas sur scène. Le sextuor est donc la reconnaissance que la musique peut nous réunir comme êtres humains. » Cette union musicale et militante est le point de départ de l’opéra.

L’équilibre

Les angoisses de Charlie Christian deviennent pour Brady « un travail créatif qui permet d’introduire le réalisme magique : cela nous ouvre une possibilité théâtrale d’un voyage dans le temps ». Le guitariste rencontrera ainsi la cantatrice Marian Anderson (la plus emblématique artiste classique victime de racisme systémique), le luthier Orville Gibson et Rufus Rockhead, propriétaire d’un club montréalais.

Même si Marian Anderson est davantage associée au racisme vécu par les musiciens, le personnage de Charlie Christian permet d’évoluer dans le milieu de la guitare électrique, qui est celui de Tim Brady. Son orchestration est écrite pour un groupe de chambre composé d’un clavier, d’un violon, d’une clarinette basse et d’une guitare électrique. « Je me sentais plus à l’aise de passer à travers lui, en raison de mon lien avec la guitare électrique. C’est aussi un personnage nettement moins connu que Marian Anderson, ce qui était intéressant pour le public », juge le compositeur.

Tim Brady promet de trouver un équilibre pour que le propos sur le racisme n’occulte pas l’apport musical révolutionnaire et génial de Charlie Christian au jazz. « Dans l’opéra, Charlie a presque toujours une guitare à la main et parle beaucoup de son amour pour la musique. On touche les deux sujets et on veut souligner le rôle primordial du musicien. »

Le langage musical sera très peu emprunté au jazz des années 1930 : « Je ne suis pas jazzman des années 1930, je suis un Montréalais de 2022, donc il faut que cela reste ma réalité. Par ailleurs, la musique souligne l’état émotionnel et psychologique de Charlie, elle n’est pas là pour dépeindre l’époque. »

Nous voici donc en route pour le premier épisode d’une grande aventure, tout le monde ne se lançant pas dans le projet ambitieux de composer une tétralogie après Wagner !

Backstage at Carnegie Hall

Opéra de chambre de Tim Brady. Livret d’Audrey Dwyer. Avec Ruben Brutus (ténor, Charlie Christian), Alicia Ault (soprano, Voyageuse temporelle), Fredericka Petit-Homme (soprano, Marian Anderson), Clayton Kennedy (baryton, Benny Goodman et Orville Gibson), Justin Welsh (baryton, Rufus Rockhead et Clarence Christian). Bradyworks, dir. Véronique Lussier. Mise en scène : Cherissa Richards. Décors et costumes : Nalo Soyini Bruce. Éclairages : David Perreault Ninacs. Théâtre Centaur, les 23 et 24 septembre 2022.

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