Rafael Payare : c’est pour ça qu’il est là !

Rafael Payare le 15 septembre 2022
Antoine Saito Rafael Payare le 15 septembre 2022

Rafael Payare ouvrait jeudi la 89e saison de l’Orchestre symphonique de Montréal, sa première en tant que directeur musical. Ce concert restera dans les mémoires comme un jalon majeur de l’histoire de l’OSM.

Y a-t-il vraiment des mots pour décrire ce qui s’est passé à la Maison symphonique le jeudi 15 septembre 2022 ? Pour en saisir la portée, il faut avoir vécu le mandat du précédent directeur musical et la période de recherche de la perle rare pour lui succéder. Mais il faut aussi repenser à cette pandémie, à ces 30 mois. Deux ans et demi pendant lesquels la 2e Symphonie de Mahler était en quelque sorte l’archétype de ce que l’on n’imaginait même plus entendre de sitôt dans une salle de concert.

Tourner le dos à la pandémie

Nous avons déjà écrit, à l’occasion de la 3e Symphonie de Mahler dirigée alors par Nicolas Ellis, que le ressenti émotionnel subjectif semblait exacerbé lorsque nous entendions désormais ces oeuvres monumentales qui semblaient devoir nous échapper.

Cela posé, ajoutons que le choc provoqué par l’interprétation de la symphonie « Résurrection » par l’OSM et Rafael Payare n’a rien à voir avec la rareté ou la privation. Il est facile, à l’écoute d’un concert, de remettre les balises en place et de juger d’une expérience musicale et d’une interprétation par rapport à l’histoire de l’oeuvre en concert, en vidéo et au disque.

Tous, jeudi, semblaient clamer, hurler en musique et avec leurs tripes que la période pandémique était une période de « non-normalité » et qu’il fallait les juger selon des critères qu’ils nous exposaient là. Les musiciens et le chef ont tourné le dos à cette période pandémique avec rage, en lui « claquant la porte au nez » en un rituel de passage incarné par une oeuvre emblématique du renouveau (« Sterben um zu leben » — Mourir pour vivre).

Un enjeu stratégique

 

Mais sur le fond, il y avait bien plus. Le geste musical, la ferveur, la flamme, ce métal brûlant, tout cela était purement dionysiaque. Là était le coeur de l’enjeu stratégique du choix du nouveau chef. Il s’agissait de clairement tourner la page d’une période apollinienne de distinction polie.

C’est ce jeu charnel, ce corps à corps avec la musique, qu’a pleinement joué et assumé Rafael Payare. Il a prouvé la validité du choix de ceux qui l’ont élu. Il est là pour changer l’approche musicale, le rapport à la musique. Et il l’a fait de manière explosive.

Si cela n’a pas toujours bien marché jusqu’ici, c’est, entre autres, parce que Payare semble avoir besoin d’une disposition orchestrale compacte et que, pour les musiciens, le bouleversement est radical : cette liberté de jouer fort, de se lâcher, cet encouragement à lâcher la bride, quitte à en faire trop (le tempo trop allant du 3e mouvement par rapport à l’indication « ruhig » — tranquille) est un changement d’habitudes. Mais on entend des choses étonnantes : un pupitre de cors admirable et méconnaissable, on l’a déjà dit, et des trompettes qui, hier, phrasaient.

Il y a même des améliorations quasi instantanées : le choeur qui chantait dans un sabir impossible la 9e Symphonie de Beethoven en juin s’est mis soudain à prononcer le texte de Mahler dans un allemand impeccable. On notera aussi avec Rafael Payare un art absolu du dosage des interventions de groupes instrumentaux hors scène. La banda à l’arrière dans le 5e mouvement était exceptionnelle.

Ivresse

 

La fougue entraînait quelques petits « péchés » : tempo top vif du 3e volet, on l’a dit (le matériau est à la base un lied du cycle Le cor enchanté de l’enfant, qui possède une sorte de bonhomie bienveillante), et dans le premier mouvement (m. 164), un retour au tempo initial qui se fait par une accélération progressive sur 15 mesures. Le piaffant Payare revient au tempo en trois mesures. Ce n’est pas très licite, mais cela confère un surcroît d’électricité à son interprétation.

Excellente prestation vocale des choeurs et des solistes, d’une grande justesse (c’est rare). Quelques couleurs étranges sur certaines voyelles de la part de Karen Cargill, mais rien de rédhibitoire.

Au final, l’ivresse hors du commun provoquée par cette interprétation réellement historique qui renoue pour la première fois, et bien plus encore que la 9e de Beethoven, avec le tout premier concert de Rafael Payare à Montréal (Nuit transfigurée, Symphonie héroïque) était due à cette volonté de ne se priver de rien : d’aucun décibel (quelle fin !), d’aucune accélération. La musique, c’est ça. La chair, les tripes. Certains ne le comprendront jamais.

On se demande pourquoi il fallait faire précéder Mahler de ce pensum suffisant de Thomas Larcher, qui n’en finissait pas de ne pas finir en allant nulle part. Oh, Larcher est un très brillant orchestrateur et sa composition est très professionnelle et plutôt agréable. Mais, pour le coup, si l’auteur voulait que son oeuvre s’inscrive dans la « perception du temps par l’auditeur », on peut lui dire que c’était long pour pas grand-chose.

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