Allons nous perdre chez René Lussier

«Au diable vert», de René Lussier, c’est un album vigoureux, espiègle, fait de cette indescriptible fusion de jazz, de rock, de musiques d’Europe de l’Est, de bruitages, d’orchestrations savantes et d’envolées spontanées.
Photo: Alexi Hobbs «Au diable vert», de René Lussier, c’est un album vigoureux, espiègle, fait de cette indescriptible fusion de jazz, de rock, de musiques d’Europe de l’Est, de bruitages, d’orchestrations savantes et d’envolées spontanées.

Dans les notes présentant son nouvel album, le compositeur et guitariste René Lussier écrit ceci : « Depuis plus de vingt ans, j’habite une campagne isolée. De la route, la maison semble enfouie dans les arbres, en contrebas du rang en terre qui aboutit dans un cul-de-sac. Personne n’arrive chez moi par hasard. Mes invités se perdent régulièrement en route, surtout ceux qui se fient à leurs GPS. On pourrait donc dire que j’habite au diable vert. » L’expression servant de titre à cette oeuvre est si joyeuse que l’on ne soupçonnerait pas qu’elle résulte de deux ans de solitude.

N’eût été la pandémie, René Lussier n’aurait pas conçu cet album au bout de son rang. Il ne se serait sans doute pas appelé Au diable vert non plus.

Ce devait être, raconte-t-il, un deuxième album de compositions originales destinées à son quintette — Julie Houle au tuba, Luzio Altobelli à l’accordéon, Robbie Kuster et Marton Maderspach aux batteries, lui-même à la guitare, comme sur l’album paru il y a quatre ans. « Sauf que je voulais le faire autrement que le premier, qu’on travaille les pièces, tout le monde ensemble, assez souvent pour que les musiciens s’approprient le matériel et qu’on soit moins dans la lecture [des partitions], dans le décorticage à plus finir, et c’est à partir de là, à mon sens, que le projet commençait vraiment », les musiciens ayant les compositions au bout des doigts et les poussant ailleurs, dans des grooves, des textures, des rythmiques encore inexplorés.

« À partir de là, on peut se dire : telle pièce, on va la jouer en valse. Telle autre, on va la jouer piano », dit-il en étirant le son du « a », « piaaaaano ». « Telle autre, comme s’il manquait d’encre dans l’imprimante : on a juste l’impression de la “toune”. J’avais le goût d’aller à un endroit que je ne connaissais pas. On avait même commencé à répéter. La pandémie est arrivée, et ça a tout foutu en l’air », laisse tomber René.

« On avait mis le pied dans la porte et, tout d’un coup, tout le monde devient un peu freak out. Y’a des morts. Au début, on a vécu une sorte de petite psychose collective », rappelle le musicien. « En plus, j’étais isolé dans un rang de terre en cul-de-sac… » Le musicien habite au creux des Appalaches, dans un village nommé Saint-Jacques-le-Majeur-de-Wolfestown. « Le comté de Wolfe, le gars qui a planté Montcalm. Un petit village un peu dévitalisé, on va se le dire : l’église a brûlé [en 1992], le magasin général a fermé. Paraît qu’il y a déjà eu un golf ici, mais je ne pourrais pas dire où. »

Une fête de famille

 

Au diable vert a cela de ravissant que la pandémie qui l’a vu naître ne lui a pas transmis son ambiance glauque et anxiogène. C’est, au contraire, un album vigoureux, espiègle, fait de cette indescriptible fusion de jazz, de rock, de musiques d’Europe de l’Est, de bruitages, d’orchestrations savantes et d’envolées spontanées, tout ça parfois dans une même pièce, comme sur Barré en ouverture. Un disque comme une courtepointe de séances d’enregistrement planifiées entre deux vagues, ou durant des périodes de travail par vidéoconférence, René enregistrant souvent ces moments, même les conversations, avec son téléphone. « Je suis parti avec ça, j’ai tout réécouté, et j’ai pris des p’tits bouts [de pistes] de tout le monde pour recréer ce que j’aurais aimé qui arrive tout seul dans nos séances en studio. »

Ça donne du très bon René Lussier, en somme, avec ses passages soulignant la musicalité du parler québécois en clin d’oeil à son chef-d’oeuvre Le trésor de la langue (1989), et des titres de compositions à faire sourire : Danse tentaculaire, Dindon assassin, Le boeuf qui rit, Western ô podes. Et malgré le confinement induit par la pandémie, paradoxalement, cet album est devenu une fête de famille, le quintette ayant ouvert les portes du studio à d’autres collaborateurs, dont quelques anciens compagnons de route : le tromboniste Alain Trudel, le batteur (et, ici, poète) britannique Chris Cutler (Henry Cow, Pere Ubu). Du Japon se sont ajoutés les amis Takashi Harada aux ondes Martenot et Koichi Makigami, chanteur « rock éclaté », qui fut d’ailleurs de la première création sur scène de cet album lors du Festival international de musique actuelle de Victoriaville, au printemps dernier.

Même le chat de la grange d’à côté pose sa voix sur l’album : René a eu l’idée de laisser son dictaphone dans le bol de croquettes qu’il laissait à son intention près de la porte. « Je me servais de ce que j’avais autour de moi, parce qu’il fallait que ce projet continue à vivre » pendant la crise sanitaire. « Y’a de la joie dans cet album, ça c’est sûr. On l’entend, le plaisir de l’avoir composé, monté, enregistré, mixé. »

Au diable vert

René Lussier. Disponible dès le 16 septembre

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