«Le trouvère» en oratorio de luxe

L’Opéra de Montréal a ouvert, samedi, sa saison 2022-2023 avec une production esthétisante du «Trouvère» de Verdi.
Photo: Vivien Gaumand L’Opéra de Montréal a ouvert, samedi, sa saison 2022-2023 avec une production esthétisante du «Trouvère» de Verdi.

L’Opéra de Montréal a ouvert, samedi, sa saison 2022-2023 avec une production esthétisante du Trouvère de Verdi. On y courra pour le chant bien plus que pour le théâtre.

« Le trouvère comme vous ne l’avez jamais vu », annonçait l’Opéra de Montréal. Nous, non ; mais nos grands-parents, oui ! En 1959, le légendaire metteur en scène allemand Walter Felsenstein opérait à Berlin une révolution dans la mise en scène verdienne. Il s’agissait alors d’Otello. Comme l’écrivit Pierre Flinois cet Otello, filmé ensuite, en 1969, en studio (on le trouve sur YouTube), « donnait l’impression d’un genre nouveau, encore inexploré : la super-passion théâtrale ». Cette incarnation, synergie du théâtre et du chant, a, depuis, fait école.

Avec le metteur en scène Michel-Maxime Legault, c’est retour à la case 1958 : personnages plus ou moins impassibles qui interagissent au minimum et viennent balancer leurs airs. Qu’il n’y ait aucune interaction passionnelle entre Manrico et Leonora à l’acte III, soit. C’est assez intrigant, et dans le genre, on n’a pas vu pire à l’OdM depuis La Traviata de Jacques Leblanc en 2006, où Alfredo tournait le dos à Violetta mourante pour aller caresser un oreiller. Mais qui peut comprendre à la fin de l’acte II, à voir Manrico, Leonora et Luna statiquement alignés comme des courges musquées attendant d’être cuisinées en potage pour l’Halloween, que, selon le résumé fourni par l’institution, « Manrico parvient à s’enfuir avec Leonora, laissant le comte en proie à la plus véhémente fureur » ?

Heureusement, cette absence de théâtre s’inscrit dans un décor épuré, mais très esthétique, avec un plancher réfléchissant qui nous vaut une merveilleuse idée (il y en a d’autres) du décorateur Jean Bard et de l’éclairagiste Éric Champoux pour la geôle du dernier acte.

Nous avons donc un cadre fort plaisant à l’oeil pour une sorte de version de concert ou « oratorio profane » (vue l’importance du choeur — excellent) du Trouvère de Verdi. Et là, pour le coup, cela vaut le détour. Après une très honorable entame de Matthew Treviño en Ferrando, on passe la première scène d’Étienne Dupuis, dans laquelle il n’était pas encore à son plein rendement vocal. Mais tout le reste de la prestation du baryton était glorieux, d’une ampleur et d’une autorité remarquable dans l’un des personnages les plus odieux que la création lyrique ait engendrés.

Sur scène, Marie-Nicole Lemieux est sa parfaite opposante, à armes égales. Son Azucena garde une grande noblesse morale, qui se reflète dans son chant, avec des graves d’une largeur impressionnante, mais pas vulgairement étalés (le personnage de gitane a pu être prétexte à cela, ailleurs, mais ici, c’est la détermination d’une femme à se venger qui compte). Nicole Car est très sûre, très élégante. Le dramatisme vocal requis notamment au début de l’acte IV la pousse dans de vrais retranchements. Mais même si elle n’a pas idéalement la voix du rôle, sa prestation est musicalement remarquable. Quant à Luc Robert, c’est une excellente surprise : brillant, vaillant. Le petit bémol par rapport à ses confrères, c’est la sensation qu’il véhicule d’être moins égal, moins parfaitement en contrôle. Mais la matière vocale est superbe, et cette production, avec cet entourage, lui fera le plus grand bien après de profonds doutes pendant la pandémie. Excellente prestation aussi de Kirsten LeBlanc en Iñez.

Pour que prenne la mayonnaise musicale, il faut évidemment un chef, et nous l’avions avec Jacques Lacombe, car Il Trovatore, suite sans fin d’airs et d’ensemble, sans compter les choeurs, demande de relancer sans cesse le discours musical. Ce fut fait.

Alors, aller voir Le trouvère ? Oui. Surtout parce que vous ne le réentendrez pas comme cela de sitôt.

Il Trovatore

Nicole Car (Leonora), Etienne Dupuis (Luna), Marie-Nicole Lemieux (Azucena), Luc Robert (Manrico), Matthew Treviño (Ferrando), Kirsten LeBlanc (Iñez), Choeur de L’opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, Jacques Lacombe. Mise en scène : Michel-Maxime Legault. Décors : Jean Bard. Costumes : Opéra de Montréal. Éclairages : Éric Champoux. Reprises : mardi, jeudi, dimanche.

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