Schumann, Blackshaw et le silence

Le pianiste Christian Blackshaw
Photo: Si Barber Le pianiste Christian Blackshaw

Le pianiste anglais Christian Blackshaw donnait son troisième récital au Ladies’ Morning Musical Club, ouvrant, dimanche, la saison 2022-2023 par un long concert, concentré et poétique.

Très longtemps, la Fantaisie de Schumann fut l’oeuvre que nous rêvions d’entendre sous les doigts de Christian Blackshaw. Ce monument musical se révèle à un cercle élu d’interprètes. Les connaisseurs dénicheront le Graal dans des documents assez rares : Nelson Freire publié par l’INA ; le volume 2 de « L’art de Nicolas Economou » ; l’enregistrement Ricordi de Martha Argerich et le dernier témoignage de Sergio Fiorentino (APR). « C’est dans le rare », aurait dit feu Claude Gingras. Mais c’est surtout précieux, car ces artistes ont scruté l’univers de Schumann, qui va bien au-delà de notes imprimées sur un bout de papier.

Poésie et musique

 

La Fantaisie de Schumann se distingue à la fois par une profonde unité et par le fait d’explorer des univers très divers, le pianiste passant parfois de l’un à l’autre sur l’écho d’une résonance. Le 1er mouvement est le plus inattendu, et Blackshaw est à la hauteur des grands interprètes.

Mais si l’on rêve de Blackshaw dans la Fantaisie, c’est pour le Finale, cette parcelle d’au-delà sur Terre. Seuls des êtres précieux capables de sculpter des nuages peuvent nous y guider. Courir la chance de vivre 10 à 12 minutes inoubliables dans une vie, c’était à nos yeux l’objectif de ce concert.

Tout s’y est aligné. Et bien plus encore. La fascination collective fut telle que personne n’osa applaudir ! L’interminable silence, jusqu’à ce que le pianiste baisse les bras, faisait aussi partie de ce moment de grâce.

Cela posé, la Fantaisie comporte trois mouvements, dont le second. Or, Blackshaw avait déjà interprété la Fantaisie en juillet 2018 à Orford. Et nous nous souvenons très bien de cette interprétation. Nous nous souvenons, donc, entre autres, que le pianiste s’est fait « barouetter » par la partition exactement aux mêmes endroits, notamment dans la dernière partie.

On en déduira qu’un concert Blackshaw s’achète désormais avec ses limites intrinsèques. Les incidents du 2e volet de la Fantaisie à Orford n’étaient pas un accident. Et c’est là, désormais, une différence majeure avec Ivan Moravec, cet autre esthète du son : jamais Moravec n’aurait présenté quelque chose en étant quasiment assuré de dérailler !

Un format étrange

 

Le concert de dimanche était long et curieux. Il ressemblait à un programme COVID (un bloc de 70 minutes, sans pause, constitué des Variations en fa mineur de Haydn et des Saisons de Tchaïkovski) auquel auraient été ajoutés un entracte et la Fantaisie. Le rapport entre tout cela était difficile à percevoir, sauf que Blackshaw a donné une dimension très schumanienne aux Saisons de Tchaïkovski jouées de manière très confidente et poétique (un peu à la manière de grandes Scènes d’enfants).

Le pianiste anglais a excellé dans les miniatures, où il semblait s’évader avec moult subtilités entre musique de salon et réminiscences d’opéra (Perce-neige, Barcarolle, Chant d’automne). Admirable : son élargissement de la sonorité du clavier dans Troïka et Noël, les deux dernières pièces.

Dans les Variations de Haydn, un morceau demandant une grande concentration pour un début de concert, Blackshaw, très austère, a visé une grande unité de ton. Les Variations étaient fondues et non pas traitées en épisodes.

 

Admirable concert d’un artiste dont on commence à avoir fait le tour.

Récital Christian Blackshaw

Haydn : Variations Hob. XVII:6. Tchaïkovski : Les saisons. Schumann : Fantaisie op. 17. Salle Pollack, dimanche 11 septembre 2022.


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