Le fragile automne des salles de spectacle

Illustration: Fanny Monier

La rentrée automnale s’annonce fragile, entend-on en coulisses. Et la pandémie pourrait bien être le moindre des soucis du milieu du spectacle : au possible déferlement d’une autre vague d’infections s’ajoutent un contexte économique délicat, l’épuisement des troupes devant compenser la pénurie d’une main-d’oeuvre spécialisée et une surabondance de l’offre culturelle. Le cocktail donne des sueurs aux intervenants du milieu, qui doivent aussi se remettre d’un été difficile pour les spectacles en salle.

La belle saison sur le point de se terminer aura couronné de succès les nombreux festivals culturels extérieurs de la province. Les salles de spectacle, elles, ont trouvé l’été long, indique David Laferrière, directeur général et artistique du théâtre Gilles-Vigneault, à Saint-Jérôme, et président du conseil d’administration de l’association de diffuseurs RIDEAU.

« C’est ce que j’entends de la part des collègues et c’est ce que j’ai vécu de mon côté », raconte-t-il. Personne, dans le milieu, ne se faisait trop d’illusions lorsque les salles ont rouvert au maximum de leur capacité plus tôt cette année. « On savait que la reprise serait longue et progressive, mais on n’en finit plus de subir des soubresauts [de la pandémie]. L’été fut magnifique, les gens avaient besoin de retourner dans des festivals, si bien que ce fut un été difficile [pour les salles de spectacle]. » « Sans vouloir aller trop vite, ajoute-t-il, on entrevoit quand même l’automne avec un peu d’inquiétude. »

Les ventes de billets pour les spectacles en salle se font au ralenti, indique David Laferrière, qui estime qu’au moment des bilans, à la fin de 2022, la billetterie pourrait accuser une baisse générale de 30 ou 35 % en comparaison avec une année prépandémique.

« En ce qui concerne notre taux d’assistance, on est loin des moyennes qu’on avait par le passé », note Evelyne Chagnon, directrice générale adjointe et directrice artistique de Diffusion Hector-Charland, qui gère le théâtre situé à L’Assomption. « C’est là qu’on se rend compte que la mesure d’aide à la billetterie [la mesure particulière à la diffusion de spectacles mise en place par le Conseil des arts et des lettres du Québec, en vigueur jusqu’en mars 2023] est essentielle. »

L’effet pandémique

La pandémie a transformé les habitudes des spectateurs, constate David Laferrière. Les billets pour les spectacles ont beau avoir été mis en vente il y a plusieurs mois, les ventes se font au ralenti, et de plus en plus de spectateurs attendent jusqu’à la dernière minute pour acheter leurs places. « Les productions qui marchaient bien avant, les artistes établis, continuent de bien faire à la billetterie, explique-t-il. Là où ça fait mal, c’est du côté des disciplines plus “nichées”, souvent des séries de concerts offertes en abonnement, qu’on pense à la musique de concert, au théâtre ou à la danse, qui touchent un public qui nous faisait confiance. Les deux années de pause nous ont fait mal. »

Même son de cloche du côté du théâtre Hector-Charland : « Les achats se font davantage à la dernière minute, si bien que plusieurs investissements que nous avons faits en achats publicitaires n’atteignent pas leurs objectifs, dit Evelyne Chagnon. Il faut redoubler d’efforts pour regagner les spectateurs qui avaient l’habitude d’acheter d’avance des abonnements pour nos séries. »

Un contexte qui affecte particulièrement les artistes qui démarrent, noyés dans une offre culturelle particulièrement abondante — pour l’automne, les soirées du théâtre Gilles-Vigneault seront occupées « à 95 % », confie David Laferrière.

« On le voit, il y a une offre démesurée de contenus culturels comparativement à une saison normale », assure Mathieu Rousseau, directeur de l’agence de spectacles de Bonsound (Les Louanges, Jean-Michel Blais, Lisa LeBlanc, Laurence-Anne, etc.). « De notre côté, les artistes établis, ceux qui ont le vent dans les voiles depuis un moment, vendent correctement leurs billets — ce n’est pas la folie, mais ce n’est pas dramatique non plus. Par contre, les plus petits groupes, ceux qui gagnent à être connus, ont beaucoup plus de mal à se positionner. J’ai l’impression que les gens surveillent leur budget et choisissent de payer des billets pour des artistes plus connus. »

Inflation

 

La vente de billets pourrait devenir plus compliquée que prévu en raison de l’inflation galopante que l’on subit depuis le printemps dernier, qui pourrait inciter le public à rogner sur les dépenses liées aux sorties culturelles. Cette augmentation abrupte du coût de la vie a déjà un effet direct sur les revenus des salles de concert, des producteurs de spectacles et des artistes, assure Mathieu Rousseau.

« La réalité du producteur de spectacles n’est plus la même aujourd’hui, ni celle des groupes sur la route, explique-t-il. Prenons l’exemple d’un concert qu’on a vendu [à un diffuseur] il y a un an ou un an et demi : le coût plus élevé de l’essence, la hausse des frais d’hébergement, tout ça a un impact sur notre réalité » et sur les revenus des artistes, une fois toutes ces dépenses payées.

Même les diffuseurs accusent difficilement le coup : la pénurie de main-d’oeuvre dans le secteur des techniciens de scène a fait grimper les salaires, et cela gruge les profits des concerts dont les billets ont été mis en vente parfois avant la pandémie — du côté du théâtre Hector-Charland, par exemple, un cinquième de la programmation de cet automne est constitué de représentations reportées en raison de la pandémie, donc de places vendues avant la hausse du prix de l’essence et la crise de la main-d’oeuvre.

Épuisement

 

Plusieurs facteurs auront des répercussions sur le rendement financier des salles — et, conséquemment, sur les artistes qui s’y produisent —, explique M. Laferrière : la pandémie, le coût de la vie, mais aussi « le grand épuisement des travailleurs culturels ». « Les programmateurs des salles, les employés des billetteries, ceux des communications, les techniciens de scène… On n’en parlera jamais assez, de la pandémie de main-d’oeuvre dans nos salles. »

Du même souffle, il dit s’attendre à ce que des représentations de spectacles soient annulées un peu partout en province cet automne, faute de main-d’oeuvre. « Je ne m’attends pas à devoir me résoudre à ça, mais dans notre salle, on est à un chef technicien permanent tombant malade de devoir reporter des concerts. »

« Les équipes techniques comme les équipes de production et de diffusion sont sous pression parce qu’on manque de personnel, confirme Evelyne Chagnon. Tous ces facteurs nous forcent à travailler autrement et à nous adapter, mais on demeure évidemment un peu nerveux en ce début d’automne. »

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