Les jeunes pousses du FME

Hubert Lenoir a clôturé le festival dimanche soir.
Photo: William B. Daigle Hubert Lenoir a clôturé le festival dimanche soir.

Au Festival de musique émergente (FME) d’Abitibi-Témiscamingue, soulignons d’abord que les célébrations du 20e anniversaire n’ont pas servi de prétexte à l’organisation pour verser dans la nostalgie des bons coups et beaux concerts ayant fait la réputation de l’événement. Pendant quatre jours, l’affiche a fait la part belle aux jeunes pousses plutôt qu’aux vieilles branches. Une d’entre elles faisait tout de même plaisir à revoir à Rouyn-Noranda : Gros Mené, dont le concert, offert dans la nuit de samedi à dimanche, rappelait à nos bons souvenirs les premiers pas, bruyants et décidés, du désormais célèbre festival.

La proposition en soi servait de concert hommage aux 20 ans du festival, Fred Fortin ayant participé à l’édition fondatrice, accompagné comme toujours par le guitariste Olivier Langevin. Ils forment à eux deux les ventricules du coeur battant de Gros Mené, que complètent aujourd’hui le batteur Robbie Kuster et le multi-instrumentiste Tonio Morin-Vargas. Ils se produisaient au Cabaret de la Dernière chance, l’une des quatre salles originales ayant accueilli la première édition du FME. Du bonbon pour les fans du groupe autant que du festival.

À minuit, le chaleureux bar-spectacle était déjà rempli à craquer comme si la pandémie ne connaissait pas de lendemains. L’orchestre a déballé son répertoire rock-prog-stoner pendant une centaine de minutes, se laissant parfois dériver sans résister dans les grooves psychédéliques fertilisés par les solos de Langevin ; durant l’un d’eux, Serge Brideau, chanteur des Hôtesses d’Hilaire, a rejoint le quatuor sur scène pour l’entraîner dans une incantation rock joyeusement absurde. Ce festin rock sentait la joie et la débauche, deux autres traits caractéristiques du FME.

Or, le festival a cette habitude de clore son week-end avec un artiste établi, une légende, un hommage à un artiste ayant défriché la voie aux émergents. Pas cette année : le concert de clôture de dimanche soir fut confié à Hubert Lenoir, un « enfant du FME », comme l’a présenté Jenny Thibault, cofondatrice du festival. La bête a rameuté un maximum de festivaliers et offert un concert comme toujours explosif et exubérant.

C’était justement le thème de cette soirée finale. L’exubérance de Lenoir, de Rich Aucoin — l’artiste pop néo-écossais a fait danser la foule avec son répertoire, disons-le, racoleur, mais efficacement livré —, et de Lou-Adriane Cassidy, torride en première partie. Sa chanson rock a pris du coffre, la musicienne s’accompagnant de la crème des musiciens de la capitale (Thierry Larose déchire à la guitare, solide P-E Beaudoin du groupe Ping Pong Go à la batterie). Elle a incarné avec passion les chansons de son remarquable album Lou-Adriane Cassidy vous dit : Bonsoir, paru il y a un peu moins d’un an. Sur la fin, son interprétation de Entre mes jambes, suivie par Écoute, compte parmi un des meilleurs moments rock auxquels nous avons assisté depuis le début de l’été — quelle fougue, quel charisme, quelle spontanéité elle a, Lou-Adriane !

D’autres fameuses jeunes pousses se sont aussi distinguées plus tôt en journée. Sous un soleil vigoureux, l’autrice-compositrice-interprète dream pop Alicia Clara avait le ton juste à 14 h, jouant pour les curieux et leur petite famille à la Guinguette chez Edmund. Voix et ton juste, groove calibré au milligramme près, planante ou plus charnue sur le plan du rythme, Clara nage à la surface du rock avec style, offrant en prime les inédites du EP Velveteen, attendu le 28 octobre.

À 17 h 30, une autre pousse prenait l’air sur le toit d’un salon de bronzage du centre de Rouyn : La Sécurité en show caché, pas si caché que ça, perché là-haut, avec la foule tout au bas dans le stationnement. Une petite demi-heure de chansons post-punk/no wave juste assez hargneuses, laissant entrevoir un avenir passionnant pour ce groupe comprenant un membre de Choses Sauvages et l’autrice-compositrice-interprète Laurence-Anne.

Au fil d’arrivée de cette 20e édition qui aura attiré un peu plus de 30 000 spectateurs, Jenny Thibault se dit « satisfaite, surtout sur le plan de la qualité de la programmation. Plusieurs festivaliers arrivaient ici avec peu de connaissances des artistes qu’on présentait, et ils ont fait de belles découvertes, et c’est un peu ça, le mandat qu’on s’était donné il y a 20 ans. » Le FME, c’est le terrain de friche des jeunes pousses et de leur futur public.

Des jeunes, fait remarquer la cofondatrice du festival, plus conscientisés et engagés pour le progrès de la société. Son commentaire fait écho au contexte particulier dans lequel s’est tenue cette 20e édition du festival, seulement quelques semaines après que le débat autour des normes de pollution de la fonderie Horne est devenu une affaire d’intérêt national. Ce qui place l’organisation du festival en délicatesse, l’une de ses scènes extérieures étant commanditée par la multinationale — comme le sont la plupart des festivals de la région, comme l’est aussi le Centre Dave-Keon  Arena Glencore, domicile des Huskies de Rouyn-Noranda de la Ligue de hockey junior-majeur du Québec.

Sur le site, dans la population, le cas de la fonderie fait jaser entre deux concerts, a-t-on pu constater. Un peu partout en ville, on croise des affichettes appelant à une manifestation le 23 septembre prochain : « Ensemble pour le 3 ng/m3 », pour la norme québécoise de pollution à l’arsenic à laquelle ne souscrit toujours pas la fonderie. La question fait aussi jaser auprès des invités du festival : une lettre à signer, adressée à l’organisation du festival, circulait entre les musiciens témoignant de leur inconfort relatif à la commandite de la fonderie Horne dans le budget de production du FME. Juste avant le concert d’Hubert Lenoir, des militants ont déroulé une banderole depuis la terrasse VIP. « Nos vies valent plus que vos profits », pouvait-on lire.

Claude Fortin, présidente du conseil d’administration et responsable des partenariats majeurs, confirme que son équipe est « en réflexion » concernant l’entente de commandite avec la fonderie, renouvelée annuellement et qui compte pour une fraction des revenus de commandite du festival.

« Mais ce n’est pas que le culturel qui doit se poser ces questions, c’est aussi le milieu sportif et le milieu communautaire » qui bénéficient également de l’appui en commandite du principal secteur industriel de la région, ajoute Claude Fortin. « Lorsqu’on se tourne vers les entreprises privées pour financer nos projets, on peut difficilement se tourner ailleurs que vers les mines, puisque nous sommes une région minière. Ensuite, si on ne veut pas s’associer à ça, il faut trouver d’autres commanditaires, ailleurs que dans notre région, ou accepter de s’en passer et hausser le prix des billets. »

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