Pomme nous console, et vice versa

La chanteuse Pomme a une voix qui ne trahit pas. Un timbre si fin qu’on lit ses intentions au travers. Une voix qui ne bluffe pas : ce qu’elle chante vient directement du coeur. 
Photo: Adil Boukind Le Devoir La chanteuse Pomme a une voix qui ne trahit pas. Un timbre si fin qu’on lit ses intentions au travers. Une voix qui ne bluffe pas : ce qu’elle chante vient directement du coeur. 

Pomme se sentait encore adolescente au moment où elle faisait paraître son premier album, intitulé À peu près. Lorsque, deux ans plus tard, le succès critique et commercial l’a submergée après la sortie de l’album Les failles (2019), « je pense que je n’étais pas encore tout à fait adulte ». En écrivant les chansons de Consolation, l’album le plus attendu de la rentrée musicale francophone, « c’est la première fois que je regardais la vie avec des yeux d’adulte », nous dit la musicienne française de 26 ans, sacrée artiste féminine de l’année aux Victoires de la musique en 2021.

Consolation. Un titre tout simple, tellement à propos, qui vient même avec sa propre prescription : en compagnie des experts de la Mycoboutique, rue Saint-Denis, Claire Pommet a conçu une tisane « champignons chaga & lactaire érable » à siroter en écoutant l’album. Les fans qui se procurent l’édition spéciale du CD pourront y goûter.

J’ai [aujourd’hui] trouvé ma place en tant qu’artiste et en tant que femme, j’ai gagné en maturité. Et donc [dans mes chansons], j’ai beaucoup évoqué mon enfance, ce besoin d’être consolée que je ressentais alors. 

 

On prête au chaga des propriétés médicinales, mais non, pas d’effets hallucinogènes. Ça, pour en ressentir, il suffit d’écouter l’album. Avec une bonne paire d’écouteurs, de préférence. Consolation foisonne de détails sonores, de ces petits moments « où on entend des choses qui surgissent d’autres parties de la pièce » principale du studio Wild de Saint-Zénon, où l’album fut enregistré, « des accidents qui selon moi [représentent] exactement la manière dont j’aborde la musique ».

Pomme dit être « passée par toutes les couleurs » durant la création de Consolation : avant même de ressentir la pression de la réussite après le succès de Les failles, « je vivais déjà le stress de ne pas réussir à écrire des chansons dans le contexte [pandémique] qu’on vivait. Quand j’ai commencé à écrire, j’avais ces fantômes de jugements et d’attentes qui me hantaient, que j’ai réussi à chasser ».

Au deuxième jour de la session studio, Pomme fut prise d’une crise d’angoisse. « Je comprenais que je jouais ma vie, que je prenais des décisions qui allaient définir mon avenir. Pourtant, j’étais hyper bien entourée, en pleine forêt, avec mon meilleur ami qui me filmait » pour un documentaire diffusé à France Télé le 24 août dernier. « Flavien [Berger] était à mes côtés, plein de musiciens québécois m’entouraient. J’ai fini par me dire : “Oui, y a de la pression, les gens attendent quelque chose de moi, mais ce qu’ils attendent, c’est que je sois moi-même et que je leur propose quelque chose d’honnête.” Je me suis accrochée à ça. »

L’honnêteté était sans doute sa seule bouée puisque de toute façon, Pomme a une voix qui ne trahit pas. Un timbre si fin qu’on lit ses intentions au travers. Une voix qui ne bluffe pas : ce qu’elle chante vient directement du coeur, sur des mélodies qui mettent à nu le texte, ici encore très intime parce que plongé dans les souvenirs d’une enfance ayant laissé des cicatrices, l’entend-on dans la chanson Dans mes rêves en début d’album. « J’étais en colère contre mes parents parce que j’étais toujours triste. Je croyais que je n’étais pas née dans la bonne famille… »

Le compositeur électronique français Flavien Bergera tout compris de l’univers de Pomme, transcendant sa chanson pop et folk acoustique à l’aidede délicats effets sonores.

Consolation a été magnifiquement enregistré, avec des musiciens québécois et des ingénieurs québécois. Et avec le brillant compositeur électronique français Flavien Berger à titre de coréalisateur. Il a tout compris de l’univers de Pomme, transcendant sa chanson pop et folk acoustique à l’aide de délicats effets sonores, voire quelques audaces sur le plan de la réalisation, comme ce rythme presque house à la fin de Bleu. On pensera bien sûr à l’esthétique de Bon Iver, alors que la musicienne pointe en direction du travail de la New-Yorkaise Sol Seppy : « Va voir son album [I​.​A​.​A​.​Y​.​A Part One, 2020, édité par Gated], tu comprendras que je l’ai beaucoup écouté… »

« Flavien, c’était une évidence » pour l’épauler dans la réalisation de son troisième album, résume Claire Pommet, en rappelant qu’elle l’avait d’abord invité à collaborer une première fois sur la chanson Magie bleue, incluse dans la version « augmentée » de Les failles.

« On s’est rendu compte qu’on était à un moment de nos vies où nos chemins se croisaient. […] Il voulait que je lui apprenne la guitare, je lui ai montré un accord, qu’il jouait en boucle en studio. Il m’a dit aussi que jouer à l’ordinateur, ça peut aussi vouloir dire enregistrer des sons de la nature et les retravailler. Ça m’a fasciné, faire de la musique synthétique à partir de sons réels. J’adore les sons étranges. »

Lesquels donnent l’impression d’un état de semi-conscience. La trame musicale d’un rêve éveillé, l’écho sonore d’un souvenir lointain, celui de l’enfance de son autrice. « J’ai [aujourd’hui] trouvé ma place en tant qu’artiste et en tant que femme, j’ai gagné en maturité. Et donc [dans mes chansons], j’ai beaucoup évoqué mon enfance, ce besoin d’être consolée que je ressentais alors, que j’ai encore un peu maintenant et qu’on a tous besoin collectivement » après les traumatisantes dernières années qu’on vient de vivre.

La pandémie et toute cette laideur remontées en même temps à la surface « ont remis en question la place des artistes dans la société. Et moi, j’ai simplement essayé de trouver ma place là-dedans en écrivant des chansons. Ce fut ma consolation. Je me suis rendu compte que c’était une chance de pouvoir partager mes créations et de parvenir à comprendre le monde — et moi-même à travers la création ».

Les chansons sont présentées en ordre chronologique, en partant de ses souvenirs d’enfance. « L’album est pour moi une immense consolation. Introspectif, mais tourné vers les autres, comme si j’avais écrit des lettres à des gens qui m’inspirent. Tous ces gens devenus des sujets de l’album m’ont appris quelque chose sur moi — même que de m’adresser à ces gens au “tu” m’a permis de dire des choses encore plus intimes que sur Les failles. »

Consolation, « c’est comme un mot à tiroir dans lequel je peux faire entrer toutes ces choses que je voulais aborder » dans mes chansons. L’enfance. Les amitiés. L’amour — pour la musicienne Safia Nolin, avec qui elle partage sa vie entre Montréal, Paris et Lyon — et « les connexions que j’ai avec des figures féminines emblématiques » comme l’autrice Nelly Arcan, à qui elle dédie une poignante chanson. « Tout ça entrait pour moi dans la grande maison de la consolation », dit Pomme en nous invitant à y faire un tour.

Consolation

Pomme, Universal Music

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