Les matins à dormir debout du Bibi Club

Adèle Trottier-Rivard et Nicolas Basque, du duo Bibi Club, viennent de lancer leur premier album.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Adèle Trottier-Rivard et Nicolas Basque, du duo Bibi Club, viennent de lancer leur premier album.

Le matin juste avant le matin. Un étrange ballet somnambule. Précision de chorégraphie, grâce du geste savamment répété, au point de l’oublier. État second, état de grâce.

Dans la chambre d’écho, là-bas, tout là-bas et pourtant tout près, tout autour, le ramdam d’un branle-bas. Percussion de petits pas, concert improvisé de petites voix. Dehors, du Balconville, on jurerait que le soleil va se lever dans la mer. Nanosecondes d’éternité. Et voilà, ça y est. C’est le matin.

Et c’est Le matin, cinquième des huit titres de l’album Le soleil et la mer, le premier du Bibi Club. « Sous nos pas lentement la nuit s’efface / Nous marchons sans trop vraiment savoir / Quelle heure il est », chante Adèle Trottier-Rivard comme on respire, sans forcer la voix.

Les pistes de guitare de Nicolas Basque s’entremêlent et s’entrelacent autour de la voix, on a l’impression que ça se fait tout seul, que rien n’a été décidé, que la chanson suit tout simplement le mouvement. C’est beau, très beau, tout l’album s’écoule ainsi, délicieusement. Sans qu’on s’en aperçoive, ou presque.

Le temps retrouvé

 

On est tenté de dire : le tandem du Bibi Club a inventé une nouvelle sorte d’album. Un disque à écouter en dormant debout, quoi ! L’expression fait rigoler en douce Adèle et Nico, au fin fond du café de la Petite Italie où nous nous retrouvons.

« Ce n’est pas une expérience si extraordinaire que l’on a cherché à décrire en mots et en musique, relativise Adèle. Il y a beaucoup de jeunes parents avec enfants qui vivent ces matins à la fois flous et efficaces, mais ce n’est pas ciblé à ce point-là. Ça peut être des moments dans une histoire d’amour, entre rêve et réalité. »

Il se trouve que le couple Trottier-Rivard-Basque a eu du temps. La choriste de Louis-Jean Cormier (entre autres), le guitariste du groupe Plants and Animals ont profité… du confinement.

Je n’ai pas peur des dissonances, ma manière d’harmoniser est assez indéfinissable, même pour moi. Je ne me demande pas où ma voix va aller. J’y vais, c’est tout ! 

« Cet album, on le faisait quand on pouvait, sans trop y penser, sur presque deux ans, à temps perdu entre nos engagements, sourit Adèle. Si on a pu l’achever, c’est parce que la pandémie nous a plongés dans notre bulle familiale, pas de garderie, pas de spectacles, rien d’autre que nous, chez nous. »

Nico prend le relais au vol, c’est comme leur chassé-croisé des matins, ça se fait naturellement. « On avait tout le temps, et pas le temps… en même temps ! résume-t-il. Les moments de studio étaient limités, on a fait les prises dans une certaine urgence, mais sans s’énerver. Notre but, c’était de transposer la magie du quotidien, et finalement, ça nous mettait exactement dans la bonne ambiance. Ne pas trop réfléchir, se faire confiance… »

Pas de liberté sans contraintes

 

Le meilleur des deux mondes. Il y a l’absence de contraintes qui permet d’observer, de décrire, d’être un peu à côté de soi, de se regarder vivre et de laisser les mots surgir. Et il y a le bienfait des contraintes, où tout se met en place dans l’élan, où le travail accompli presque sans faire exprès devient une intention claire.

De la même façon que la brume matinale se dissipe et que le soleil se lève pour de bon, les pièces prennent forme. C’est la vie qui bat. Plus on avance dans l’album, plus le rythme s’accélère, Nico gratte plus vite ses accords, la voix d’Adèle harmonise avec d’autres voix d’Adèle, des synthés presque prog s’ajoutent, toutes sortes de sons s’immiscent, sans jamais que se soit chargé. Adèle ne chante pas plus fort, la douceur règne dans le léger chaos.

Et puis il y a Bellini, une grande pause instrumentale qui dure pas loin de dix minutes, la guitare résonne tendrement sur un lit de claviers. On se dépose. Accalmie après le branle-bas. Suite du matin. Équilibre nécessaire. « C’est à la fois voulu et pas voulu, explique Nico. Adèle et moi, on est imbibés de musique. On vient de familles de musique, avec des discothèques bien fournies, on a beaucoup joué avec d’autres : on aime nommer le groupe Suicide, qui nous a beaucoup marqués tous les deux, mais la liste est longue. Je pense que notre particularité, c’est qu’on peut laisser instinctivement les arrangements s’agencer. Ça sort comme ça. »

Adèle renchérit : « Je n’ai pas peur des dissonances, ma manière d’harmoniser est assez indéfinissable, même pour moi. Je ne me demande pas où ma voix va aller. J’y vais, c’est tout ! » Elle pouffe d’un beau rire qui fait irrésistiblement penser à papa Michel et maman Marie-Christine.

Histoire de familles

 

Sa mère et sa soeur Joséphine Rivard chantent avec elle sur Femme-Lady, lumineuse mélodie où elles semblent se parler et se répondre : « Ne regarde pas derrière / Ne compte pas les jours / Il est tôt, il est tard / Le vent est doux / Les maisons dorment tout autour / Et toi, tu danses toujours encore / Sous la lumière, tu brilles encore. »

Adèle est ravie de souligner qu’elles sont également dans le clip. « J’ai voulu m’adresser aux femmes que j’aime. Mais dans le clip, il y a aussi le fils de Nico, note-t-elle. C’est un peu notre manière de signifier que tout ça n’est pas seulement un projet de couple, mais une affaire de familles. »

Familles au pluriel. À la fin du jour, on se retrouve. « Notre bulle, on en sort, des fois ! » s’exclame Adèle. Grand rire qui fait tourner les têtes dans le Caffè Italia et qui résonne (au moins) jusqu’à la rue Dante.

Le soleil et la mer

Bibi Club, Secret City Records

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