TikTok a-t-il tué la radio?

L’auteur-compositeur-interprète Daniel Bélanger a profité de sa récente arrivée sur TikTok pour sortir une nouvelle chanson, J’entends tout ce qui joue (dans ta tête).
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’auteur-compositeur-interprète Daniel Bélanger a profité de sa récente arrivée sur TikTok pour sortir une nouvelle chanson, J’entends tout ce qui joue (dans ta tête).

Rythmant d’abord les coups de hanches dans les discothèques en 1985, le tube Running up that Hill, de Kate Bush, a refait surface cet été après de multiples apparitions dans la série de science-fiction à succès Stranger Things. La chanson art pop a alors monté en tête des classements de plateformes telles qu’iTunes et Spotify, en plus d’atteindre le sommet des listes de nombreux pays. Aux États-Unis, la chanson a même atteint la 3e place du Billboard Hot 100, loin devant sa 30e place datant d’il y a un peu plus de 35 ans.

Si la renaissance de cette mélodie est redevable aux frères Duffer, sa repopularisation et sa montée dans les classements viennent quant à elles de la reprise du morceau sur le réseau social TikTok. À preuve, les trois titres devançant actuellement celui de Kate Bush dans le Billboard Hot 100 — Break my Soul de Beyoncé, About Damn Time de Lizzo et As It Was d’Harry Styles — cumulent près de cinq millions de vidéos sur l’application chinoise.

Créée en 2016 et ayant connu une montée fulgurante au début de l’année 2020 — les confinements planétaires liés à la pandémie lui ayant été favorables —, l’application TikTok s’impose de plus en plus dans l’industrie de la musique. Pas seulement pour redonner vie à de vieux titres, mais aussi pour permettre l’émergence de nouveaux talents ou encore pour accroître sa visibilité. Il suffit de penser à Daniel Bélanger, qui a profité de sa récente arrivée sur TikTok pour sortir une nouvelle chanson, J’entends tout ce qui joue (dans ta tête).

« Ce qu’on entend à la radio, c’est beaucoup ce qui est tendance sur TikTok en ce moment », observe Fredz, artiste qui se distingue par un style bon enfant, avec sa coupe bol et ses lunettes rondes, mais aussi par son style musical et ses 190 000 abonnés sur ledit média.

Nouvelle coqueluche musicale, Frédéric Carrier, de son vrai nom, est l’un des chanceux qui ont gagné à la loto de la viralité. Sa chanson À ce qu’il paraît a créé une petite commotion sur TikTok, réjouissant les amateurs de sons urbains et de rap.

« C’est, sans mentir, ce qui a fait commencer le truc pour moi plus sérieusement », explique l’artiste. Quelques milliers d’usagers ont repris la mélodie francophone pour se filmer à leur tour sur cet air, puis les algorithmes ont permis à un bien plus grand nombre de personnes encore de découvrir celui qui a désormais l’occasion de participer à quelques concerts et festivals ici et là, dont le Festival d’été de Québec et Osheaga où, à 20 ans, il était d’ailleurs le plus jeune rappeur de la programmation.

Retours instantanés

 

Est-ce seulement cette mécanique de réutilisation des sons et l’accès facilité à la viralité qui rend TikTok plus attrayant aux artistes qui débutent dans le métier ? Amina Yagoubi, du Réseau de recherches sur le numérique, affirme qu’il s’agit là d’un aspect indéniable, qui fait concurrence aux autres réseaux sociaux, mais ce n’est pas tout.

Son avantage par rapport à la radio se situe davantage dans son modèle d’affaires, comparable au site d’hébergement Airbnb ou à la compagnie Uber : ce sont des plateformes collaboratives. « On enlève tout ce qui est intermédiaire et on va directement cibler un public. Et c’est ce public qui décide finalement de dire si c’est une œuvre ou pas. C’est le nombre de vues, le nombre de partages », explique la sociologue.

Alicia Moffet, chanteuse et ancienne candidate de La voix, confirme cette réalité : « Sur TikTok, les artistes ont plus de réactions à leur travail — et plus rapidement — qu’à la radio. » Cette fonctionnalité, jumelée à la grande visibilité qu’offre TikTok, attire forcément des artistes émergents sur la plateforme, qui y voient une combinaison gagnante. Mais il y a plus encore.

L’application a l’avantage de permettre aux artistes de toucher des publics variés, tant en ce qui concerne l’âge et la fidélité qu’en ce qui concerne les régions. Contrairement à la radio — qui est souvent écoutée par des adultes au volant —, TikTok ne connaît pas de frontières et ne requiert aucun permis de conduire.

Fredz, dont les vidéos connaissent avant tout un succès en Belgique et en France grâce à leur énorme bassin de francophones, a constaté que les diverses plateformes n’attirent pas les mêmes personnes. « Je me sers plus de Facebook pour les concerts, d’Instagram pour le profil et de TikTok comme d’un panneau publicitaire, décrit-il. Après, le but, c’est un peu de faire sortir les gens de TikTok, de les faire revenir sur les applications où ils sont plus fidèles, comme Instagram. »

Selon lui, bien que la radio ne soit plus « si nécessaire que ça » pour se faire connaître du public, l’idéal demeure d’être diffusé en ondes tout comme sur les applications.

Alicia Moffet partage cet avis que la radio et TikTok se complètent. Pour cette artiste également mère, il est logique que la radio censure son plus récent succès, Lullaby, où les mots « fuck you » sont employés à plusieurs reprises — remplacés ici par « screw you ». Elle juge que les deux versions conviennent à deux publics aux besoins et aux désirs différents. Néanmoins, elle dit préférer largement sa version originale, qui est quant à elle toujours accessible sur TikTok, où se divertissent de jeunes enfants.

Influence sur la création

 

Pour Fredz, TikTok n’est pas seulement une façon de diffuser son contenu ; il s’agit également d’un détail à considérer lors de la rédaction de ses chansons. « Ça a complètement changé ma façon d’écrire, dans la mesure où, dans mon processus d’écriture, je vais essayer d’aller chercher des refrains qui accrochent directement, qui vont plaire au public de TikTok. Des petites phrases catchy avec lesquelles on peut créer un trend. »

Pour Alicia Moffet, qui a été découverte par le public avant la montée en popularité de l’application, ce n’est pas la même réalité. L’influenceuse québécoise dit même oublier assez souvent de publier sur TikTok, bien que ses agents prétendent le lui rappeler et qu’elle soit consciente de la visibilité que cela peut lui apporter. En même temps, elle explique avoir « eu des vidéos virales sur TikTok, mais [que] c’étaient des niaiseries ». Elle ajoute qu’il « faut un peu que tu gagnes à la loterie [pour devenir viral] ».

Chanceux ou pas, tout le monde peut désormais s’essayer. « C’est une démocratisation du marché de la musique, explique la chercheuse Amina Yagoubi. C’est un peu la revanche d’une certaine couche de la population sur les élites. »

Doit-on alors proclamer la fin de la radio au profit des vidéos, comme le groupe The Buggles l’annonçait il y a déjà 40 ans avec la chanson Video Killed the Radio Star ? C’est sûrement encore un peu prématuré. Il faut à tout le moins concéder que la radio a trouvé un concurrent de taille… planétaire.

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