Attaboy, on est immortels!

Bruno Tanguay demeure un témoin de première ligne d’une époque de survivance post-référendaire qui a précédé l’émergence des Colocs, Jean Leloup et compagnie.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Bruno Tanguay demeure un témoin de première ligne d’une époque de survivance post-référendaire qui a précédé l’émergence des Colocs, Jean Leloup et compagnie.

Trois cents exemplaires pour l’éternité. Ça tient dans un chariot d’épicerie. « Je pense pas qu’on va faire un autre tirage », évalue Bruno Tanguay. « Ceux qui l’achètent vont pouvoir le revendre cher ! » Diabolique plan de match ? Mais non, il n’y a pas de stratégie de mise en marché pour la réédition en 33-tours de vinyle ça d’épais du mythique Attaboy on meurt !

Le CD nous était parvenu en 1993 dans l’allégresse générale de la célébrité souterraine. L’oeuvre intégrale des Biberons Bâtis et leur âme damnée Satan Bélanger s’y trouve : le contenu sulfureux et oxydable d’introuvables cassettes 4 pistes, et un fabuleux fatras d’inédites de derrière les fagots. Il y a une logique implacable dans les titres de ces cassettes : Attaboy on souffre (1984), puis Attaboy on agonise (1986). « C’était pensé », constate Bruno, un peu étonné, trois décennies et demie plus tard.

Dans l’espace indéfinissable et indescriptible où vit Bruno Tanguay, quelque part entre chaos savamment agencé, exposition permanente, ramassis délirant et lounge de fin du monde, il y a un chic vélo électrique presque neuf, un casque dernier cri : tout est prêt pour le prochain voyage. Oui, dehors. À l’extérieur. En plein jour. Sous le soleil exactement. « J’ai toujours beaucoup voyagé. Un peu différemment. Ça fait quand même un bout que je suis sorti du fin fond de l’enfer. Ça a la vie dure, un personnage, faut croire : il y a encore des irréductibles qui m’appellent Satan Bélanger. »

Influent malgré lui

 

Que le démon leur pardonne, ils savent ce qu’ils font. Bruno Tanguay a certes trouvé son salut à l’air libre et parcourt le Québec et le reste du monde (la Corse, récemment) aussi souvent qu’il peut, mais il n’en demeure pas moins un témoin de première ligne (et un acteur essentiel) d’une époque de survivance post-référendaire qui a précédé l’émergence des Colocs, Jean Leloup et compagnie. « Quand je suis arrivé à Montréal en 1991, de Québec, où j’avais cofondé un magasin de disques [Vinyl], où j’avais été au plus loin que je pouvais aller avec les Biberons Bâtis, où j’avais même été le manager de Camel Clutch, c’était pas mal fini aux Foufounes électriques. L’esprit n’était plus le même, l’industrie du disque s’était structurée. J’ai continué dans le monde des disques usagés, chez Primitive, puis Disquivel. »

Je le dis à tous les audiophiles obsédés même si ce sont souvent mes clients : y a pas juste ça dans la vie. Faut prendre l’air de temps en temps.

Tout un monde, un univers parallèle. « J’allais dans des shows et j’entendais des plus jeunes murmurer : “Eille, c’est Satan Bélanger…” À Québec, personne ne m’appelait Satan. C’est là que j’ai compris que les Biberons Bâtis avaient tourné dans les radios communautaires, CIBL, CISM, CKUT, les radios des cégeps, dans les débuts de soirée aux Foufs, et qu’on avait existé dans la scène underground montréalaise, même si on n’avait jamais fait de spectacles. On venait me parler des Biberons Bâtis chez Primitive, il y a toute une génération qui avait grandi dans le nulle part de ces années. » Image de terrain vague et de mauvaise herbe qui pousse dans les craques de béton. « À Montréal, il y avait Ray Condo, Déjà Voodoo, Three O’Clock Train, les Gruesomes… » « C’est là que j’ai décidé de sortir la compilation Attaboy on meurt ! en CD. Ça m’avait fait un p’tit velours de savoir que j’avais pu inspirer une couple de groupes, comme Vent du Mont Schärr que je ne connaissais pas, et qui mentionnait les Biberons, avec mon nom et celui de Piki Soul [la regrettée Marie-Hélène Houde] sur leur pochette. Ils jouaient en show une toune des Biberons Bâtis : Agonie. J’en revenais pas… »

L’art du montage délirant

La manière de Bruno Tanguay avec les Biberons, c’était un mélange de riffs surfs ou rock de garage émaillés de dialogues décalés (« je m’inspirais beaucoup des gens qui venaient au magasin… »), d’échantillonnages hors contexte (on entend le gérant de lutteurs Eddy Creatchman, notamment, des lignes ouvertes, des commentaires sportifs), avec des textes originaux pas toujours jojos. Le double disque réédité s’ouvre sur ces paroles infernales : il faut lire Je souffre avant d’écouter la pièce. « Les Nordiques à la télé ou ma bien-aimée ? Je souffre s’tie », résume Bruno. Larsen Nick, dans les notes biographiques au verso de la réédition, décrit l’art du gaillard, soulignant avec une belle emphase « les talents de communicateur déchiré par des rencontres caverneuses, égosillant moult impros sur les pavés hors circuit de la démesure ». On ne saurait mieux dire.

« J’ai connu François Pérusse dans ce temps-là, et je pense que ça a joué un rôle dans sa façon de faire du montage. Aujourd’hui, tout le monde enregistre à la maison, mais nous autres, c’était parce qu’on n’avait pas les moyens d’aller en studio. Tout ce qu’on a fait, c’était avec un Fostex 4-pistes. »

Dans les magasins de disques usagés, dans les rassemblements de collectionneurs, Bruno Tanguay deviendra une sorte de gourou de la musique pas ordinaire de chez nous et d’ailleurs, guidant la clientèle dans des zones inexplorées. On le retrouve parmi les archéologues de la belle rareté québécoise de l’étiquette Mucho Gusto, concoctant des compilations qui se fument ou se gobent (Freakout Total, buzzant exemple).

On le suit sur Facebook, où il propose à l’infini des pochettes inénarrables dénichées de par le monde, du meilleur mauvais goût. « Ma propre collection est de plus en plus petite. Je le dis à tous les audiophiles obsédés, même si ce sont souvent mes clients : y a pas juste ça dans la vie. Faut prendre l’air de temps en temps. »

Pour la session de photos, il ressuscite des poses plus ou moins démoniaques, regard fou à la clé. « Fais tes yeux ! » lui lance notre as photographe Jacques Nadeau. Bruno pouffe. « Elle est bonne, celle-là ! »

Attaboy on meurt !

Satan Bélanger et les Biberons Bâtis, Tir Groupé

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