«La mélodie, le fleuve et la nuit»: à la vitesse du son de Jérôme Minière

Films, pièces de théâtre, spectacles de danse, Jérôme Minière a tramé partout, tout le temps. Qui n’a pas moins filé pour autant. 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Films, pièces de théâtre, spectacles de danse, Jérôme Minière a tramé partout, tout le temps. Qui n’a pas moins filé pour autant. 

Entendez-vous « le son du temps qui nous dépasse » ? Ça siffle dans les oreilles tellement ça va vite. On se croirait dans un accélérateur de particules. Les avez-vous seulement vu passer, les 25 dernières années passées en compagnie de Jérôme Minière ? Il y a des traces, pourtant.

Une petite vingtaine de disques signés Minière (ou Herri Kopter), mine de rien. Et des trames, des trames, des trames, tant de trames, Jérôme Minière est le tramway de la trame. Films, pièces de théâtre, spectacles de danse, Jérôme a tramé partout, pour ainsi dire tout le temps. Qui n’a pas moins filé pour autant.

« Tu réécoutes ces vieux disques / Des années 90 », chante-t-il en grattant délicatement sa guitare acoustique : ce sont les premiers mots de la chanson intitulée Le son du temps qui nous dépasse, la troisième des quatorze de ce nouvel album vraiment pas chiche, le premier qu’il complète depuis…. Depuis quand ? Depuis avant la pandémie, pardi ! La mélodie, le fleuve et la nuit, que ça s’appelle. Le son du temps qui nous dépasse chapeautait déjà le EP qui a précédé l’album. Commentaire personnel : dommage, c’était plus parlant, et ça donnait la mesure du temps.

Enfin devenu grand

 

On mesure, Jérôme ? « Je veux bien, maintenant que je suis devenu très grand, je suis super content ! » Sur la photo de la pochette de son nouvel album, l’artiste est si démesurément grand qu’il faudrait un ascenseur pour se hisser à sa hauteur. On a l’impression d’être dans la parenté en visite.

Mais comme il a grandi, le petit Jérôme ! Tout d’un coup, une vraie crise de croissance ! « Quand j’étais enfant, j’étais toujours le plus petit. Je concrétise un rêve, là. » C’est Félixe Minière, du haut de ses 22 ans, qui a croqué la photo, le concepteur Rémy Poncet qui l’a allongée par le bas. « Fé » a grandi, elle aussi. « Elle chante les choeurs sur deux chansons », précise fièrement papa Jérôme.

« On a un duo aussi… » Oui, l’exquise Paruline. « Vivre c’est rêver sans savoir / Le fin mot de l’histoire » : Félixe commence les lignes, Jérôme les continue. Rien n’arrête le temps dans sa marche inexorable. « C’est arrivé tout naturellement, ce relais. » Ça n’empêche pas de mesurer. Le temps comme des balises du chemin parcouru, hein, Jérôme ? Il a encore ce rire un peu gêné au bout du fil.

On se revoit aux Transmusicales de Rennes, en 1996. L’organisation l’avait installé presque dehors, dans l’entrée, comme un amuse-gueule, un avant-goût. Il parlait-chantait déjà, à sa manière, gêné mais souriant, fluet mais solide. Gentil comme tout. Il trimbalait déjà un joli lot de singulières chansons que l’on retenait. « En somme, avoir un gros chien / Quand on est un jeune homme / Ou une jeune femme peut-être / Pour ne pas être seul / C’est déjà un avis de défaite », observait-il du haut pas très haut de ses 23 ans.

C’est l’impossibilité de discuter qui nous rend malheureux, la peur que tout ce qu’on dit soit mal interprété. Et en même temps, on ressent la nécessité de dénoncer ce qui nous semble injuste ou inacceptable.

 

L’apprentissage de la simplicité

Sinon les pattes télescopiques, il n’a pas beaucoup changé en un quart de siècle. C’est le quart de siècle qui a tout changé. « Le grand changement pour moi, c’est le lâcher-prise. Dans Lasso, par exemple, je dis ce que je voudrais d’une chanson, toutes mes ambitions. Convoquer l’universel, faire sens… Et je constate que c’est vraiment difficile d’attraper l’essentiel, même en tenant très fort le lasso… » Georges Brassens, chante-t-il, était « vraiment trop doué au lasso » et qu’il ne « servait à rien d’en mettre trop ».

« J’ai beaucoup été à la poursuite de la métaphore parfaite, j’ai beaucoup travaillé à rendre mes images uniques au monde. Il y a une part de vanité là-dedans. Je pense que je veux de plus en plus dire les choses simplement, directement. »

Ça donne Simple comme bonjour, où il décrit des moments d’amitié sur les bords de la Loire. « C’est comme du jazz, mais joué sans solo », chante-t-il, toujours aussi habile, mais sans trop se prendre la tête pour y arriver. « Mon constat, c’est qu’on ne contrôle pas grand-chose dans la vie. On réagit à ce qui se passe, on fait pour le mieux, c’est tout. » C’est ce qu’il exprime dans la chanson la plus pop-rock de cet album qui est au confluent de toutes les musiques qu’il aime. Il a beau dire, l’image du titre est parfaite : Enfants du paysage. « Disposés au pied du hasard / L’ensemble des doutes et la foi / Nos essais les poèmes les lois / Ils n’y changent à peu près rien / Nous sommes enfants du paysage. »

L’amitié contre la peur

Ça ne veut pas dire qu’il faut abdiquer, cesser de se battre pour ce qui nous importe. Seule chanson angoissée de l’album, L’index des microconflits parle de la peur de « prendre le micro » sans risque de quiproquo sur un mot… « Sans se faire agresser / Ou même canceller / En français annuler ». À la fin, observe-t-il, « c’est l’impossibilité de discuter qui nous rend malheureux, la peur que tout ce qu’on dit soit mal interprété. » Petite pause au bout du fil. « Et en même temps, on ressent la nécessité de dénoncer ce qui nous semble injuste ou inacceptable, mais pas sans s’interroger sur tout ce qu’on est, l’âge qu’on a, d’où l’on vient. On se disqualifie… »

Encore heureux de pouvoir compter sur 25 années de fidélités nourries, de riches complicités, le plus souvent entre musiciens. « J’ai vraiment un super groupe d’amis sur ce disque. » Des gens plutôt doux, qui ne haussent pas tellement le ton, un Philippe Brault, un Joseph Marchand, une Françoiz Breut, un Albin de la Simone, entre autres collaborateurs de proximité. « Au Québec, les sentiments sont très présents, c’est plus compliqué en France. Après 25 ans ici, ça m’a changé de la meilleure façon. Ça semblera fleur bleue, mais c’est vrai : je pense que j’ai appris à aimer, sans baisser les yeux. »

La mélodie, le fleuve et la nuit

Jérôme Minière, Ray-On. Disponible dès le 26 août.

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