«Despacito», le début d’une «nueva era»

Le chanteur Luis Fonsi à l’émission «Good Morning America», le 24 août 2018
Photo: Angela Weiss Agence France-Presse Le chanteur Luis Fonsi à l’émission «Good Morning America», le 24 août 2018

Que seraient les vacances estivales sans les tubes de l’été, ces chansons qui tournent en boucle à la radio, que nous chantons à tue-tête et qui nous font danser jusqu’au bout de la nuit ? Le Devoir vous entraîne dans un voyage musical et temporel pour (re)découvrir ces hits qui ont marqué nos vacances.

Cinq ans plus tard, son refrain est encore coincé dans nos tympans : en 2017, deux musiciens portoricains, Luis Fonsi et Daddy Yankee, lançaient le tube qui marquera la belle saison et définira l’année jusqu’à être parodiée dans le Bye Bye, avec Marc Labrèche dans le rôle de Fonsi.

Despacito n’est pas le premier tube estival hispanophone à avoir surfé sur nos ondes radio, mais il est de loin celui qui a eu le plus d’impact dans nos vies. Cette chanson a transformé la perception que l’industrie de la musique et nous, auditeurs, avions de la scène musicale latino-américaine, désormais synonyme de pop grand public partout au monde.

Un hitprévisible

 

Pour les férus de musique urbano, terme désignant les musiques inspirées de la pop anglo-saxonne, du rap et du R&B créées en Amérique du Sud, le succès de Despacito était quasiment inévitable considérant le pedigree de ses deux interprètes. Inconnu du grand public dont l’espagnol n’est pas la langue maternelle, Luis Fonsi avait amorcé sa carrière à la fin des années 1990.

À la sortie de Despacito, le prince de la pop romantique jouissait déjà d’une énorme popularité. Quant au vétéran rappeur Daddy Yankee, on lui doit le premier succès mondial du reggaeton, Gasolina, paru à l’automne 2004. Ils ont écrit Despacito à six mains, avec la réputée autrice-compositrice panaméenne Erika Ender.

Réunir ces icônes de la pop latino sur une même chanson en garantissait déjà un succès, à tout le moins chez les Hispanophones. « Tout de suite, lorsque j’ai entendu Despacito pour la première fois, je me suis dit : Ça, ce sera un hit », assure Cruzito, qui s’y connaît en la matière. Il y a une quinzaine d’années, l’auteur-compositeur-interprète montréalais aux racines honduriennes avait lui-même enregistré quelques succès, notamment avec le duo portoricain Rakim & Ken-Y, aujourd’hui considérés comme les pionniers de la fusion entre la pop et le reggaeton.

Cruzito, qui a pris la tête du département latino de la maison de disques Joy Ride Records (Loud, Rymz, Imposs, Connaisseur Ticaso), rappelle que si Despacito est vite devenue un succès dans le monde latino dès sa parution en avril 2017, « c’est vraiment la version remixée avec Justin Bieber qui a donné une poussée à la chanson » aux États-Unis, en Europe et chez nous. Un coup de pouce qui lui permettra de devenir, jusqu’à novembre 2020, la chanson la plus écoutée sur YouTube, avec aujourd’hui plus de 7,9 milliards de visionnements.

Place à l’amour et à la pop

La contribution de Bieber souligne le secret du succès de Despacito, c’est-à-dire la fusion entre mélodie pop et rythmique reggaeton. « Pendant longtemps, le reggaeton est demeuré [un genre] très marginal, perçu comme une musique de rue, un son mal vu », commente Cruzito. Son premier succès,Gasolina, aura en quelque sorte figé l’image de ce style musical comme la réponse latino au rap américain, réponse qui, selon les puristes de l’époque, tolérait mal les refrains pop et les chansons d’amour.

Le succès fracassant de Despacito, une douzaine d’années plus tard, a complètement transformé la perception que les Latinos eux-mêmes avaient de cette musique populaire : il était désormais permis de chanter la pomme sur ces rythmiques, et permis de l’apprécier ainsi. « Maintenant, je dirais que c’est la norme — les musiciens ont compris que pour avoir du succès, être dans les palmarès et faire une carrière, il faut mélanger le reggaeton à la pop, constate le Montréalais. Aujourd’hui, on entend moins de reggaeton, et plus de reggaeton pop. »

« Aussi, on dirait que grâce à Despacito, l’industrie musicale américaine a compris l’identité du reggaeton et a accepté ce style », ajoute Cruzito. Les artisans de la scène reggaeton ont profité de cette ouverture pour introduire dans le reggaeton de nouvelles influences musicales.

Une ouverture rafraîchissante pour un style emprisonné par son motif rythmique particulier, le « dem bow », du nom du succès (de 1990, aux paroles controversées) signé Shabba Ranks, sulfureuse star du dancehall jamaïcain — le motif de percussions du dem bow était lui-même piqué à celui du riddim Poco Man Jam populaire dans les années 1980.

Nouveau souffle musical

 

Ainsi, autrefois indissociable du « dem bow », le reggaeton d’aujourd’hui épouse la même dance, le même R&B et la même pop électronique qui font les fortunes de Dua Lipa, Ariana Grande, Ed Sheeran et autres bonzes de la pop commerciale. En d’autres termes, pour le crooner rap canadien Drake et le trublion portoricain Bad Bunny, le chemin vers le sommet des palmarès est le même.

« Les gens qui adhèrent aujourd’hui au reggaeton ne le font plus parce que c’est une mode qui va passer », que c’est exotique et estival comme le fut Macarena, succès de l’été 1995 du duo espagnol Los del Rio, l’un des plus grands « one-hit wonders » de la pop. « Les gens commencent vraiment à comprendre notre vibe musicale et tout ce qui l’entoure, puisque l’image aussi a du poids — regarde les clips de Bad Bunny, regarde comment il s’habille et se vernit les ongles, on ne voyait pas ça auparavant » sur la scène musicale latino.

Depuis cinq ans, Bad Bunny, les Colombiens J. Balvin, Karol G et Maluma ou encore l’Espagnole Rosalia ont non seulement soufflé un vent nouveau sur la scène musicale hispanophone, mais ils ont aboli les clichés que le public nord-américain et européen lui accolait. Et selon Cruzito, Despacito est responsable de ce changement de paradigme : « Le succès de Fonsi et Daddy Yankee a exposé la musique latino à la télé, à la radio, tout le monde s’est mis à parler du reggaeton et de ses artistes, ça nous a ouvert des portes. Despacito a donné un immense boost de confiance aux artistes latinos » qui, dit-il, dominent aujourd’hui sur la scène pop mondiale.

Encore là, donnons-lui raison : Bad Bunny est aujourd’hui l’artiste le plus écouté sur les plateformes de streaming. Au moment d’écrire ces lignes, trois chansons de son dernier album, Un Verano Sin Ti paru en mai dernier, figurent dans le Top 10 des 200 chansons les plus populaires au monde du magazine Billboard.



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