La constellation des nouveaux mousquetaires du piano

Yunchan Lim pendant son interprétation du «3e Concerto» de Rachmaninov lors de la finale du Concours Van Cliburn de Fort Worth, en juin dernier. Le jeune Coréen de 18 ans a créé une onde de choc avec sa prestation. Depuis, la vidéo de cet segment a été vu plus de six millions de fois sur YouTube.
Photo: Ralph Lauer The Cliburn Yunchan Lim pendant son interprétation du «3e Concerto» de Rachmaninov lors de la finale du Concours Van Cliburn de Fort Worth, en juin dernier. Le jeune Coréen de 18 ans a créé une onde de choc avec sa prestation. Depuis, la vidéo de cet segment a été vu plus de six millions de fois sur YouTube.

Samedi soir, en point culminant de la Virée classique de l’OSM, Bruce Liu donnera son premier concert avec orchestre au Québec depuis sa victoire en octobre dernier au Concours Chopin. Partout où il se produit, Bruce Liu est célébré comme une apparition pianistique bien plus que comme un vainqueur de concours. Et c’est le cas des lauréats des derniers grands concours internationaux comme quasiment jamais dans l’histoire, avec Alexandre Kantorow au Tchaïkovski, Jonathan Fournel au Reine Élisabeth et, en juin, Yunchan Lim au Cliburn. Portraits de ces artistes à travers quatre grands témoins.

« Est-ce le plus grand 3e Concertode Rachmaninov de tous les temps ? » La question qui a rapidement émergé sur Internet est évidemment stupide, puisque nul ne peut se targuer d’en avoir entendu toutes les exécutions, mais son emphatique formulation est à la mesure du choc produit par Yunchan Lim, un Coréen de 18 ans en finale du Concours Van Cliburn de Fort Worth en juin dernier.

« Je n’ai jamais vu ça »

Directeur général et artistique du Concours depuis 2013, le Québécois Jacques Marquis est encore sous le choc : « Ce “Rach3”, je n’en suis pas encore revenu. Ensuite, c’est parti en vrille. Vous avez vu les chiffres, on a dépassé les six millions de vues sur YouTube. Deux jours après la finale, Carnegie Hall a appelé, New York Phil a appelé, Wigmore Hall a appelé… Je n’ai jamais vu ça. »

Pour l’organisation du Cliburn, qui gère l’après-concours, un travaild’encadrement inédit se dessine. « On s’assure de ne pas lui donner trop de concerts pour qu’il ait le temps de pratiquer et d’évoluer. En plus, il est encore à l’école à Séoul ! »

Ironie du sort, si le concours avait eu lieu en 2021, comme prévu initialement, Yunchan Lim n’aurait pu se qualifier ; il aurait été trop jeune pour participer ! Jacques Marquis est impressionné par son lauréat bien au-delà de la virtuosité. « Il ne “surutilise” pas cette énorme technique ; il ne pousse pas les fortissimos et écoute toujours sa sonorité. La structure pour un jeune de 18 ans est incroyable, ses phrasés et équilibres sonores aussi. Son premier souci, c’est la qualité de sa sonorité. »

Jacques Marquis a revu récemment son lauréat en concert à Aspen. « Il a proposé les Ballades de Brahms, puis est passé aux Variations de Mendelssohn, mais entre les deux, il ne voulait pas d’applaudissements. Donc, il a simplement levé ses mains, et l’auditoire est resté avec lui pour rentrer dans Mendelssohn. Cette maturité-là est incroyable ; il est comme un homme de 55 ans dans un corps de 18 ans avec des moyens de 18 ans. »

À Aspen, Jacques Marquis n’a pas réussi à sortir Yunchan Lim du cadre de discussions musicales. « Quand il joue Après une lecture du Dante de Liszt, il a lu sur Dante ; quand on évoque le répertoire russe, il a lu Dostoïevski. Et il a 18 ans ! » Au fond, « il est super cohérent, c’est un amoureux de la musique qui ne fait pas d’autre chose ».

Liszt et Brahms

 

La « vieille âme de musicien dans un corps jeune », c’est aussi la description d’Alexandre Kantorow par Renaud Loranger, directeur artistique du Festival de Lanaudière, qui vient d’accueillir le lauréat du Concours Tchaïkovski 2019 pour son premier concert au Canada. De ces quatre jeunes mousquetaires du piano, Alexandre Kantorow est le plus établi, puisque sa victoire, très suivie grâce à medici.tv, a eu lieu avant la COVID.

Plusieurs qualités recoupent celles de Lim : « Il est d’une souveraineté technique absolue, mais à des années-lumière d’une virtuosité gratuite. Au-delà de la souveraineté instrumentale, il ajoute l’expressivité et défend des répertoires pas nécessairement les plus spectaculaires ». « Son programme au Festival de Lanaudière avec la 1re Sonate de Schumann, Scriabine et Liszt le représentait bien », estime Renaud Loranger.

Cela tombe à pic, parce que la musique de Liszt est un peu abandonnée ces temps-ci. « Oui, il y a un créneau. Kantorow a une aura très lisztienne »,nous dit le directeur artistique de Lanaudière « sans tomber dans des lignes de marketing un peu vides ». Il pense que Kantorow, qui « a l’air un peu égaré, mais qui est très sérieux », sera assez intelligent pour éviter de se laisser cataloguer. « Je pense qu’il se voit autant dans Schubert que dans Liszt », dit celui qui rêve de lui confier les deux Concertos de Liszt lors d’un même concert.

Le 2e Concerto de Brahms n’a pas le même impact en compétition que le 3ede Rachmaninov. Mais celui de Jonathan Fournel en finale à Bruxellesn’en a pas moins ébloui jury, observateurs, critiques et pianistes professionnels. Le jeune Français a confirmé depuis dans la 3e Sonate de Brahms, un disque paru chez Alpha.

« Je l’ai vu à La Roque d’Anthéron en récital, puis en musique de chambre, Fournel sait à chaque fois adapter la puissance de sa sonorité et son timbre ; il est très impressionnant », nous dit Alain Lompech ancien chef de la section « Arts et Spectacles » du quotidien Le Monde, critique au mensuel Classica. « C’est un très grand technicien, qui fait sonner le piano avec ampleur et projection sans aucune dureté, avec un son plantureux. C’est très impressionnant. » Selon Alain Lompech, Fournel doit, en marge de tous ses professeurs au Conservatoire, cette qualité à « une personne qui le suit depuis qu’il a huit ans : Gisèle Magnan ». Cette pianiste est aussi la fondatrice d’une association, Les Concerts de poche, qui rayonne à travers la France et organise des concerts avec des artistes de renom dans des « déserts culturels ». « Fournel a appris auprès d’elle cette technique extrêmement accomplie », juge Alain Lompech qui pense, assurément, que « la musique germanique sera au coeur de son répertoire » : « Ce n’est pas quelqu’un que je vois sur un répertoire Saint-Saëns/Liszt, mais plutôt Beethoven/Brahms. » L’antithèse de Kantorow, donc ? « Oui, sauf que Kantorow joue aussi admirablement bien Brahms ! »

Alain Lompech nous suggère de garder aussi l’oreille ouverte envers Mao Fujita, 2e Prix du Concours Tchaïkovski : « Beaucoup de pianistes sont admiratifs, Sony Classical l’a engagé et va publier une intégrale des Sonates de Mozart. » En tout cas, son bilan recoupe le nôtre : « Nous vivons une époque équivalente à la génération 1900-1910, avec Arrau, Horowitz, Serkin, Perlemuter, Cherkassky, et la décennie 1940 (Argerich, Pollini, Freire, Uchida). »

La synthèse

 

Comment se distingue Bruce Liu ? Nous avons demandé cela à son professeur Dang Thai Son, celui qui lui a permis de « quitter l’adolescence » et de « trouver le meilleur » en lui-même comme nous confiait le pianiste après son concours. « Kantorow et Fournel sont les produits de la culture et de l’éducation occidentales. Yunchan Lim est de l’école coréenne. Bruce est la fusion de deux cultures », résume Dang Thai Son. « Bruce est né à Paris. La vie lui a donné une éducation occidentale, et sa famille, une éducation orientale. Il a pris le meilleur des deux côtés. L’Occident encourage l’individualisme, la personnalité ; la culture asiatique lui donne la flexibilité, la souplesse, mais sans ego, sans narcissisme. Il a la joie de faire de la musique, mais pas avec un côté “regardez-moi”. C’est un mariage très réussi. »

À ce substrat se greffent « un talent exceptionnel, une intelligence extraordinaire et une maturité qui lui vient de son histoire personnelle ». « Il a émigré au Canada avec son père, qui a tout donné pour lui », nous raconte Dang Thai Son. La précoce maturité a amené Bruce Liu à prendre des initiatives très jeune.

Les cours du professeur étaient particuliers. « On parlait de la vie, de choses et d’autres, comme des amis. Le temps n’existait pas ; cela pouvait durer deux heures ou trois heures. » Dang Thai Son se voit, musicalement, comme un « garde du corps » : « Je signale quand on dépasse les limites ». Et comme Bruce « adore les maîtres du passé », ils ont passé des heures à écouter de la musique.

Cette culture a permis d’affiner le style. « Chopin, on peut le jouer comme Horowitz ou bien comme Cortot, avec tout le champ de rubato, de l’élégance. » Pour le Concours Chopin, le tandem a ajouté de la « liberté » au jeu de Bruce. « On ne prend pas trop de pédale. Dans l’esthétique contemporaine, le jeu perlé articulé est souvent perdu, remplacé par un piano trop puissant ou un abus de pédale. Là, on avait de la pureté par le toucher et par la sonorité. »

Depuis le Concours Chopin, Dang Thai Son s’est imposé un mot d’ordre par rapport à son disciple : être là au besoin, mais le laisser voler de ses propres ailes.

En concert cette semaine

La Virée classique bat son plein, le samedi 13 août, à la Place des Arts.

Le Nem propose « Quelque part et autres lieux » dans le cadre du Festival international Présence autochtone, le dimanche 14 août, à 19 h, à l’Auditorium de la Grande Bibliothèque.

L’Académie internationale de quatuor à cordes de McGill a lieu devant public contingenté. Week-end final du 18 au 20 août avec les concerts des quatuors stagiaires jeudi et vendredi à 19 h et concert de clôture du Quatuor Arcadia samedi à 19 h, salle Pollack.



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