Ben Shemie entend le divin dans les «feedbacks»

Chaque album de Ben Shemie est le produit d’un risque pas du tout calculé — tout le contraire de la démarche qui sous-tend la création des albums de SUUNS, où chaque détail sonore «est très contrôlé, répété, précis.»
Photo: Adil Boukind Le Devoir Chaque album de Ben Shemie est le produit d’un risque pas du tout calculé — tout le contraire de la démarche qui sous-tend la création des albums de SUUNS, où chaque détail sonore «est très contrôlé, répété, précis.»

Un bref instant pendant la pandémie, Ben Shemie, l’auteur-compositeur-interprète et leader du groupe rock expérimental SUUNS, a pensé faire comme certains de ses amis et changer de carrière. « Peut-être devrais-je me diriger vers l’enseignement ? me suis-je dit. C’était difficile de voir autour de moi des gens abandonner la musique. Pour beaucoup d’entre nous, il ne semblait pas y avoir d’autres options ; on gagne peu d’argent, en tant que musiciens. C’est dans des moments comme ceux-là que tu mesures vraiment ta valeur aux yeux de la société, ta place en marge de celle-ci. »

Une mauvaise pensée, heureusement passagère. En vérité, Shemie avoue avoir travaillé sans cesse depuis la parution de son premier album, A Skeleton, en février 2019, et durant les confinements. Musiques de films, collaborations avec la chorégraphe montréalaise Danièle Desnoyers, deux mini-albums avec SUUNS (un nouvel album est même en production), puis cet album solo tout frais, son troisième en trois ans, paru vendredi dernier, Desiderata, que le musicien a abordé « avec l’idée d’en faire un récit, en imaginant la trame sonore de quelqu’un qui part », résume-t-il mystérieusement.

Beau et banal

 

Commençons par la fin de Desiderata, si vous le voulez bien. L’avant-dernière chanson s’intitule The Past Continuous. On y entend d’abord les violons immobiles du Quatuor Molinari avant que surgisse la voix d’une dame au téléphonelaissant un message à un proche : « On veut savoir comment vous vous organisez demain, dit-elle. Dominic et moi, on sort, on sera pas là ben ben avant 11 h 30-minuit, faque si tu veux laisser un message sur le répondeur pour dire quand qu’on se rencontre… » Plus loin, c’est la voix d’un représentant d’une compagnie d’assurances qui surgit, pendant que celle de Shemie chante à propos de la difficulté de voir quelqu’un dans l’obscurité de l’espace.

Le résultat, à l’image du reste de l’album (dont la pochette fut conçue par le dessinateur manga Haruhisa Nakata), entre chanson d’avant-garde et musique de chambre contemporaine, est beau et déstabilisant, les messages laissés sur ces vieux répondeurs dénichés chez Renaissance s’emmêlant dans la voix de Ben Shemie. « Ce qui est beau, c’est que c’est vraiment du monde qui parle entre eux, pour vrai. C’est… normal. Intime. Et beau — banal, et beau. »

L’exercice rappelle le chef-d’oeuvre du compositeur René Lussier, Le trésor de la langue, paru en 1989, qui révélait le « parler québécois » dans toute sa musicalité. « Il m’a super influencé, cet album », confirme Shemie. Pendant ses études en composition, « j’ai écrit des partitions à partir de voix, j’ai même fait un projet à MUTEK il a quelques années basé sur cette idée. J’adore le travail de Lussier », ajoutant avoir craint que l’idée ne soit pas à sa place sur son nouvel album. « C’est quand même un peu weird, je n’étais pas sûr que ça marcherait… »

Sur le vif

 

Chaque album de Ben Shemie est le produit d’un risque pas du tout calculé — tout le contraire de la démarche qui sous-tend la création des albums de SUUNS, où chaque détail sonore « est très contrôlé, répété, précis. En arrivant en studio, on sait ce qu’on veut faire — c’est véritablement une production d’album, au sens propre, alors que, dans mon travail solo, j’accorde de l’importance à l’idée d’enregistrer » sans trop d’arrière-pensées. La majoritédes chansons ont ainsi été enregistrées en direct, sans retouche, pour garder intacte la part d’imprévu, comme si Shemie prenait une photo instantanée d’un moment de musique.

« Mon oeuvre solo est un peu comme une méditation, dit Shemie. Il y a quelque chose de divin dans le feedback de mes instruments que je ne contrôle pas et qui est super beau. J’adore ça parce que le résultat change à chaque performance, ce n’est jamais pareil. […] Il y a des trucs qui arrivent en studio que je sais que je ne pourrai jamais refaire de la même façon, et en même temps des trucs moins bons qui auraient pu être mieux faits, mais que j’accepte tels quels. »

Alors, la composition de l’oeuvre devient plus importante que son exécution, explique Ben Shemie, qui a fait une maîtrise en composition mixte (acoustique et électronique) à l’Université de Montréal, auprès notamment de la grande compositrice d’opéra contemporain Ana Sokolovic. « La composition musicale, c’est dur, c’est un métier en soi, mais avoir des idées, c’est encore plus difficile, estime le musicien. Je passe beaucoup de temps à écouter, à essayer des choses jusqu’à ce que l’idée survienne. Ensuite, la composition vient assez vite. »

Et il part où, au juste, le personnage de ton récit musical, Ben ? « Notre héros quitte la Terre dans son vaisseau et va le plus loin possible dans l’espace, et au plus profond de lui, jusqu’à l’obscurité totale, où il se retrouve lui-même. C’est un peu la même histoire que 2001. L’Odyssée de l’espace, une rencontre avec soi. Ce n’est pas une histoire avec de l’action, c’est juste un parcours. »

Desiderata

Ben Shemie, Backward Music

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