Beethoven concentré et ravivé

La disposition sur scène, qui concentre le son comme un haut-parleur, améliore la projection d’ensemble et optimise l’équilibre polyphonique en plaçant les bois devant à droite et les trompettes au fond, embouchure basse, afin qu’elles ne «trouent» pas la masse sonore.
Photo: Annie Bigras BigJaw La disposition sur scène, qui concentre le son comme un haut-parleur, améliore la projection d’ensemble et optimise l’équilibre polyphonique en plaçant les bois devant à droite et les trompettes au fond, embouchure basse, afin qu’elles ne «trouent» pas la masse sonore.

La fin de semaine Beethoven, avec trois concerts donnés par l’Akademie für alte Musik Berlin au Festival de Lanaudière, restera aussi mémorable que l’intégrale symphonique de Paavo Järvi et la Deutsche Kammerphilharmonie en 2007.

L’Akademie für alte Musik Berlin, dite Akamus, est un orchestre sur instruments anciens mené par son premier violon, Bernhard Forck. De ce que nous avons vu et entendu ces trois derniers jours, nous n’avons aucun souvenir d’un meilleur orchestre dans cette obédience.

Le qualificatif « meilleur » englobe ici certes le jeu d’ensemble, la virtuosité, l’interprétation, mais — et c’est ce qui distingue un tel orchestre des ensembles symphoniques — essentiellement la « signature sonore ».

Singularité

 

Les sonorités d’Akamus sont particulièrement exceptionnelles, individuellement (bassons, clarinette), par paires (hautbois-flûtes ou hautbois-clarinettes) et ensemble (cordes). Le cas des cordes est frappant : la pratique historiquement informée est souvent liée à une forme de crispation, de verdeur ou d’astringence, alors qu’avec Akamus dominent le moelleux et la souplesse.

À ces qualités intrinsèques s’ajoutent la qualité des instrumentistes (cuivres, timbalier, qui fouette l’action musicale, par exemple dans le Finale de la 5e) et ce qu’on pourrait appeler une somme d’intelligences. Ainsi celle de jouer debout, qui rend plus alerte, plus tonique, plus mobilisé. Ou bien celle de la disposition sur scène, en ogive, qui concentre le son comme un haut-parleur, améliore la projection d’ensemble et optimise l’équilibre polyphonique en plaçant les bois devant à droite et les trompettes au fond, embouchure basse, afin qu’elles ne « trouent » pas la masse sonore.

Il y a des conséquences à tout cela, puisque Bernhard Forck et ses complices utilisent tous ces paramètres en un grand kaléidoscope musical. Ainsi, dans Lodoïska de Cherubini ou la 1re Symphonie de Méhul, certains pianissimos dans les débuts de phrases des violons sont exactement adaptés aux vibrations de la peau des timbales en une sorte de frémissement texturé. Tout cela est de la plus éminente subtilité. Oui ! nous en étions à ce niveau de recherches et de creusement, y compris dans la 5e de Beethoven, dont le 2e mouvement fut renversant, grâce, entre autres à un pupitre de violoncelles exceptionnel.

Thématiques

 

Un dernier élément heureux avec Akamus, contrairement à d’autres musiciens, baroqueux (Gardiner) ou non (Rattle), c’est que cet orchestre fait de la musique, organiquement, dans la joie collective et au service des compositeurs, sans jamais chercher à démontrer quoi que ce soit, sans chercher à nous dire « regardez comme j’ai raison » ou « écoutez ce que, moi, j’ai déniché dans la partition ». Une logique musicale s’impose naturellement, ainsi dans l’ouverture Coriolan, dimanche, où l’on ne se demandait jamais si le 2e thème (figurant la plainte de la femme du général Coriolan pour le faire fléchir) devrait être a tempo ou ralentir : il était « juste ».

Samedi et dimanche, Akamus poursuivait sur la lancée des associations intelligentes inaugurée par la combinaison à thématique bonapartiste de l’Héroïque avec la Symphonie pour la paix de Wranitzky vendredi. Samedi, la 1re Symphonie de Méhul était associée à la 5e Symphonie de Beethoven. Schumann a noté la ressemblance frappante du 4e mouvement de Méhul avec le 1er mouvement de Beethoven. Pourtant, les dates de composition strictement parallèles rendent théoriquement impossible que l’un ou l’autre ait pu s’inspirer de son collègue.

Il en va tout autrement de Justin Heinrich Knecht, dont le programme du Portrait musical de la nature a clairement inspiré Beethoven, qui a sublimé et universalisé le propos (Knecht fait de la peinture, Beethoven exprime les impressions ressenties par le tableau) dans sa Pastorale.

 

Sur l’ensemble des trois concerts, les qualités fondamentales furent constantes, mais celui de dimanche (Knecht-Pastorale) était un peu moins parfait quant à la réalisation : la mayonnaise n’a pas tout de suite pris au début de Knecht, tout le monde se retrouvant pleinement pendant l’orage, et Forck ne brillait pas spécialement lors de ses deux solos de la « La nature transportée de joie ». On a aussi entendu un petit dérapage de flûte dans le 2e mouvement de la Pastorale, mais bien moins important que la qualité des phrasés et textures de cordes tout au long de l’oeuvre.

Ce fut un grand rendez-vous. Le Festival de Lanaudière, qui retrouve son éclat, nous en promet d’autres.

Festival de Lanaudière

 

Fin de semaine Beethoven (concerts 2 et 3). Cherubini : Lodoïska, ouverture. Méhul : Symphonie n° 1. Beethoven : Symphonie n° 5 (samedi). Beethoven : Coriolan, ouverture. Knecht : Le portrait musical de la nature. Beethoven : Symphonie n° 6, « Pastorale ». Akamus, Bernhard Forck (violon principal et direction). Amphithéâtre Fernand-Lindsay, Lanaudière, samedi 16 juillet et dimanche 17 juillet 2022.

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